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Le dernier arbre

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Une actualité de Véronique D.
Publié le 12/11/2013

Nimbus. Un "lieu relié à tout ce qui constituait la civilisation par quelques kilomètres de voie ferrée gauchie".  Dans une vaste forêt de cyprès chauves, des hommes s'acharnent à tronçonner, scier, découper sans relâche avant de se récompenser de leur labeur en s'enfermant au saloon entre filles et mauvais alcool. C'est dans ce  lieu insalubre au coeur de la Louisiane, où serpents et alligators sont à peine moins nombreux que les moustiques que Byron, revenu de France en 1918, a mis fin à son errance à travers le monde. Il s'y s'efforce en pure perte d'effacer de sa mémoire cette guerre d'où il est revenu étranger à lui même en faisant jouer sur un phonographe des ritournelles sentimentales ou des airs d'opéras à faire pleurer les pierres. Et c'est là qu'est venu le débusquer Randolph, son frère cadet, mandaté par leur père pour faire revenir l'héritier au bercail du côté de Pittsburgh.

Nord et Sud à nouveau opposés comme des frères ennemis. Alors que Randolph se place du côté de l'ordre, de la justice et du progrès, Byron, bien que représentant la loi dans la scierie dont son frère vient prendre la direction, n'a d'autre solution pour la faire respecter  que d'user de ses poings. La civilisation contre la violence brute. Une fois encore les deux visages de l'Amérique s'affrontent dans une fresque intense et bouleversante qui convoque les grands fantômes de l'Histoire comme autant d'héritages. La guerre de Sécession comme une plaie vive dans ce Sud ségrégationniste affleure dans les gestes comme dans les conversations ou les souvenirs des plus vieux, tandis que la Première guerre mondiale n'en finit pas de détruire ceux qui l'ont vue de près, que ce soit Byron ou Buzetti, l'inquiétant propriétaire du saloon, traumatisé lui aussi mais sur le front autrichien. Ces deux hommes se jaugent, s'affrontent et rien ne peut plus les effrayer tant ils ont déjà vécu le pire. Dans ce paysage d'arbres, d'eau et de boue, voué à la disparition par l'acharnement des hommes, la violence ne demande qu'à éclater comme l'une de ces grenades dont on remplissait les poches des deuxièmes classes à Verdun. Et quand Byron va s'opposer à l'ouverture du saloon le dimanche, il le fait en sachant qu'il lève devant lui une armée de mécontents soutenue par la plus vindicative des mafias italiennes. La poudre, le feu et l’allumette : tout est réuni pour que le sang coule dans une série de règlements de comptes tragiques. Au milieu de ces hommes frustes ou abîmés, de singuliers personnages de femmes émergent : les épouses des deux frères, l'une effacée, l'autre conquérante et surtout May, la gouvernante de Randolph, femme au sang mêlé qui rêve d'un enfant blanc et voit dans les deux frères deux pères potentiels.

Tim Gautreaux, dont Le dernier arbre est le premier titre a être traduit en français, s'inscrit dans la grande tradition des écrivains du Sud des Etats-Unis et signe un roman inspiré et puissant dont les personnages exsudent une violence extrême héritée des grands conflits de l'Histoire tout en posant des questions essentielles sur la justice et sur le progrès. Tout résonne en échos dans ce sublime roman : les arbres qui tombent sous les coups comme les corps tombés à la guerre, l'espoir d'un père de voir revenir son fils aîné à ses côtés avant sa mort tandis que le cadet découvre à son tour la paternité alors que les ritournelles sentimentales sont à la peine pour rendre acceptable le son triste d'un progrès impuissant à donner une once d'espoir à une multitude d'hommes sacrifiés.

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