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Le Diable, tout le temps !

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Une actualité de Véronique M.
Publié le 25/03/2016
    Bien que la période de réjouissances festives qui s'annonce dans une semaine soit propice aux promesses de bonheur et générosité, nous ne pouvons passer à côté d'une révélation qui risque de détonner fort sous le sapin, et s'annonce déjà par le titre et le double bandeau, un vrai bonheur de lecture. Le Diable, tout le temps (la traduction littérale du titre original sonne ici très bien : "The devil all the time", qui ne devrait pas tarder à faire une apparition sur nos tables en version anglaise) paru chez Albin Michel il y a déjà neuf mois, et qui a reçu récemment les honneurs du magazine Lire qu'il distingue " meilleur livre de l'année 2012 " (côté français, c'est un autre de nos chouchous, Caryl Férey avec son superbe Mapuche). Fin septembre, le Grand Prix de littérature policière a été décerné à ce roman qui n'a rien d'un "polar" a priori (il est publié dans la collection Terres d'Amérique chez Albin Michel), et se révèle un impressionnant roman noir choral dans la veine de Flannery O'Connor (que notre écrivain cite volontiers dans ses influences), Harry Crews, Larry Brown, William Gay, Ron Rash ou encore Chuck Palahniuk (qui se réclame de Donal Ray Pollock).

Les sept parties qui composent Le Diable, tout le temps pourraient se lire presque indépendamment comme de petits romans à la construction habilement orchestrée, d'autant plus que nous savons que Pollock a déjà publié un recueil de nouvelles du nom (aussi imprononçable que l'imaginaire Yoknapatawpha de William Faulkner) de la bourgade de ses origines du Sud de l'Ohio où se déroule une nouvelle fois l'intrigue, Knockemstiff (Buchet Chastel en 2010, bientôt en format poche). Ces cercles de l'Apocalypse portent ici comme titres : sacrifice, en chasse,orphelins et fantômes, hiver, prédicateur, serpents, Ohio... déjà tout un programme ! Comme le titre l'annonce, le Mal et le Malin habitent en chaque personnage où ils portent divers masques : folie, violence, fanatisme religieux, pulsions sexuelles sordides, meurtres en série sont quelques unes des facettes de cette descente aux enfers qui, si elle n'était pas transcendée par une langue puissante qui secoue le lecteur, âpre et sensible, tantôt retenue pour laisser affleurer l'indicible, tantôt crue pour exprimer l'horreur commise et vécue.

Donald Ray Pollock semble avoir imaginé divers destins qu'il fait évoluer en parallèle dans une bonne partie du roman  : tout d'abord, nous rencontrons en 1957 Arvin Eugene Russell qui, à 9 ans, est le témoin de l'agonie de sa mère qui se meurt d'un cancer et de la folie qui s'empare de son père Willard qu'il doit accompagner dans ses prières ferventes et assister à ses sacrifices d'animaux afin de conjurer le mauvais sort, en vain. Le jeune Arvin sera heureusement recueilli par le shérif Lee Bodecker qui le confie à la grand-mère et à l'oncle du garçon avant de le retrouver plus tard en 1965 jeune homme attachant, pourtant marqué par l'héritage paternel et communautaire. C'est par son regard jamais juge ni victime que va se révéler la noirceur ambiante, à la manière de l'excellent Les marécages de Joe Lansdale qui conte le racisme du Texas des années 30 à travers le point de vue d'un adolescent. Cependant dans ce roman initiatique aux airs bibliques, rien décidément ne semble pouvoir racheter ces âmes perdues. Même le représentant de l'ordre a en effet déjà fort à faire puisque sa jeune soeur Sandy est suspectée de se prostituer pour le compte de son mari Carl Henderson, accusé du pire. Nous suivons leur périple sanglant à travers les Etats-Unis, à l'affût de nouveaux "modèles" d'autostoppeurs solitaires pour assouvir les pulsions sadiques, sexuelles et meurtrières de Carl qui confesse ne pouvoir sentir la présence de Dieu qu'en présence de la mort. Puis, nous faisons la connaissance de deux drôles de prédicateurs chargés du salut de ces damnés, et il faut dire que Frère Roy et Frère Theodore en connaissent déjà un rayon en matière d'ignominies et de foi délirante,  prophètes de foire proches du pasteur psychopathe imaginé par David Grubb dans La nuit du chasseur. Au moment où les routes de ces personnages désenchantés, photographes ou religieux de pacotille et vrais monstres - plus en quête de nouvelles proies que de rédemption de leur péchés -  vont se croiser, Arvin arrivera-t-il à mettre de l'ordre et du sens dans cette misère ? Roy Laferty avait pourtant mis en garde le lecteur : "C'est difficile de bien agir. On dirait que le Diable n'abandonne jamais". Le livre refermé, on le croit pour une fois volontiers, et pire, on en redemande.

 

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

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