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Le frère anglophone de Birahima

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Une actualité de Fleur Aldebert
Publié le 09/05/2013

Bêtes sans patrieJe vous présente Agu, small soldier dans un pays non identifié d'Afrique occidentale anglophone. Ce petit bonhomme dont la vie d'enfant est bouleversée par le surgissement de la guerre fait partie des personnages phares de la rentrée littéraire chez l'Olivier. Unique narrateur du récit à la première personne intitulé Bêtes sans patrie,1 Agu est né sous la plume d'un tout jeune écrivain américain d'orgine nigérienne dont on vous souhaite de pouvoir (prononcer et) retenir le nom - Uzodinma Iweala. Agé d'à peine 25 ans, celui-ci a déjà beaucoup fait parler de lui. A la sortie de Beasts of No Nation en 2005 aux Etats-Unis, il a été acclamé par de très nombreuses revues dont Time Magazine, The New York Times, Entertainment Weekly et Rolling Stone et The Times2. Qui plus est, la revue Granta l'a sélectionné comme faisant partie des vingt écrivains les plus prometteurs de l'année 2007, ce qui n'est pas rien !3 Enfin, tant que l'on en est à sa biographie, notons d'une part que c'est le fils de Ngozi Okonjo-Iweala, l'ancienne Ministre des Finances et des Affaires Etrangères du Niger, et de l'autre, qu'il a, lui aussi, effectué un passage sur les bancs d'Harvard (cf. notre blog du 2 juillet intitulé "From Harvard" sur deux pépites de nouveauté à paraître dans les prochains jours). Ce premier roman est d'ailleurs basé sur son travail de doctorant.

Alors revenons-en à Agu. L'action commence on en peut plus in media res : ce "petit minimum d'homme," dont le rêve est de devenir médecin ou ingénieur, est trouvé par des soldats qui menacent de l'envoyer dans un monde parallèle. Alors qu'il s'abstient de tout geste potentiellement offensant, il tente en vain de se souvenir de ce qui s'est passé et comment il en est arrivé là. Il est encore trop tôt. Si tout lui reviendra bel et bien à l'esprit, ce sera sous la forme de vagues de réminiscences successives façon madeleine de Proust. En attendant, il va devenir enfant soldat, tout simplement parce que c'est sa seule alternative à la mort. Il sera sous les ordres du Commandant, tuera et violera toutes celles et ceux au sujet duquel ce dernier décrète que ce sont ses ennemis, et bien plus encore... Après une période au cours de laquelle il se répète que rien de ce qu'il fait n'est mal, s'imaginant que ses victimes sont responsables de ce qui est arrivé à sa famille, il se rend compte qu'il n'est indéniablement pas au service du bien. "Je veux lui dire que je ne veux plus combattre, que mon âme ça devient pourrie, on dirait c'est l'intérieur d'un fruit." Car s'il n'est qu'un enfant, il n'est pas naïf, ou du moins l'est de moins en moins au fur et à mesure qu'il combat dans les rangs du Commandant, qu'il en vient d'ailleurs à honnir. Son regard s'aiguise, ses remarques se font de plus en plus percutantes, comme lorsqu'il affirme que "maintenant on ressemble tous aux animaux." Le lecteur ne peut plus douter à quel point le livre qu'il a entre les mains constitue un témoignage poignant dont la lecture ne laisse pas indemne.

L'intérêt est double ici : il réside autant au niveau de la forme que du fond. En effet, cette dénonciation des horreurs de la guerre en Afrique de l'ouest telle qu'elle a frappé le Niger, du triste rôle des enfants dont la place serait bien mieux à l'école, de l'arbitraire des hommes à qui la possession d'armes confère des illusions de toute-puissance, tout cela trouve sa place dans un récit qui porte autant que faire se peut le sceau de l'authenticité. L'auteur joue avec les conventions littéraires et livre le cahier de bord d'un jeune Africain anglophone qui écrit comme il parle. Aussi, Bêtes sans patrie est-il écrit dans une langue qui laisse percer l'importance de la tradition de l'oralité et révèle un réel souci de fidélité par rapport au parler nigérien. En témoignent notamment les particularismes lexicaux ("à zéro mètre de moi"), les approximations ("exténuer" pour éternuer, le "grade à vous," etc.), les répétitions ou encore les anacoluthes...

Le concept aura toutefois peu de chances de frapper le lectorat francophone par son côté novateur. L'écrivain ivorien Ahmadou Kourouma est effectivement déjà passé par là avec Allah n'est pas obligé en 2000 (Ed. du Seuil), qui lui a valu le Prix Renaudot et le Prix Goncourt des Lycéens. On se souvient du périple à travers le Libéria, la Guinée et la Sierra Leone que nous conte dans un style proche de l'oralité le petit Birahima, 12 ans, lui aussi plus ou moins orphelin, armé de ses trois dictionnaires. Notons au passage que Kourouma est l'auteur d'un roman intitulé En attendant le vote des bêtes sauvages (Ed. du Seuil, 1994 - Prix du Livre Inter). Entre bêtes sauvages et bêtes sans patrie, comment ne pas voir là un clin d'oeil de la part de ce jeune écrivain talentueux qui nous intéresse aujourd'hui ?...

 


1 Beasts of No Nation a été traduit dans une douzaine de langues. Aux Etats-Unis, il remporté un certain nombre de prix littéraires, dont le Prix Sue Kaufman du Premier Roman, décerné par l'Académie américaine des arts et des lettres, et le Prix John Llewellyn Rhys.

2 Le Times en fait une "nouvelle voix de la littérature pleine de confiance et de promesses". Plusieurs interviews sont disponibles, notamment celle donnée pour le magazine littéraire Bookworm (suivre le lien).

3 Pour information, Granta avait également attiré l'attention des lecteurs américains sur Nell Freudenberger, dont le recueil de nouvelles Lucky girls compte parmi nos derniers coups de coeur.

 

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

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