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Le poids des morts

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Une actualité de Véronique M.
Publié le 25/03/2016

Entrer dans "la maison des chagrins" n'est pas innocent, en partir n'est pas sans risque. Victor del Arbol confirme avec ce deuxième roman l'art de tisser des liens souterrains entre plusieurs drames et de tirer sur les fils invisibles de ses marionnettes de papier, tel un magicien habile jouant sur plusieurs destinées qui composent une nouvelle tragédie dense et captivante.

Remarqué dès janvier 2012 par vos libraires immédiatement conquis, relayé par l'engouement des médias unanimes et de la critique qui le sacre "prix du polar européen", son premier roman traduit chez Actes Sud/Actes noirs La tristesse du samouraï signait une maîtrise parfaite de l'Histoire (la guerre d'Espagne et ses fantômes) mêlée à l'histoire de personnages de fiction (emportés dans un cycle perpétuel d'amour, de haine, de vengeances), livrant une fresque intime et collective d'une grande force et d'une fragilité désarmante.Si La maison des chagrins n'est pas hantée par les voix d'un "passé qui ne passe pas "(selon l'auteur qui se confiait  à notre caméra), nous retrouvons les thèmes de la perte, du deuil et la spirale d'autodestruction qui emportent une myriade de protagonistes pas vraiment en quête de rédemption.

Eduardo, peintre autrefois reconnu mais brisé par la disparition de sa femme Elena et de sa fille quatorze ans auparavant, reçoit une étrange commande par une violoniste qui a elle-même perdu dans un accident de la route son fils Ian : au lieu du portrait de cet enfant unique et chéri, Gloria Tagger exige celui de son meurtrier ! Arthur, homme d'affaires fortuné mais tout aussi à la dérive depuis la disparition de sa fille Aroha (sa recherche, véritable suspense, ne se résoudra qu'à la fin du roman) poète rimbaldien à ses heures (dont il partage le prénom et les rêves tortueux) végète en prison depuis trois ans, attendant le procès d'inculpation pour avoir causé la mort accidentelle de deux personnes. Homicides involontaires ? Suicides programmés ? Assassinats déguisés ? Dans l'ombre, certains veillent et se battent pour leur libération ou préparent leur propre justice. Eduardo ne va pas tarder à rencontrer son modèle Arthur, mais que peuvent l'un pour l'autre ces deux survivants déchirés par une souffrance insurmontable ? D'autres êtres entrent progressivement en scène, et le lecteur suit parallèlement l'enchevêtrement de ces intrigues comme autant de mini-romans qui vont venir s'imbriquer à la trame principale : Ibrahim (le compagnon de cellule d'Arthur, qui porte en lui la nostalgie pour son Algérie natale et ses combats), l'Arménien Eladio qui cherche de son côté à tuer le responsable de la mort de sa fille Rebecca, Graciela la voisine d'Eduardo et sa fille gravement malade, la touchante Sara, le détective privé Guzman, M. Who l'amant prostitué (qui cherche à fuir sa condition avec son amie Mei et sa mère adoptive Maribel), Damaso l'antiquaire cinéphile et  tortionnaire,... sans oublier ce "chat de la chance" qui salue le lecteur sur la couverture de l'édition française tout en l'invitant à entrer dans ce roman tissé d'ombres et d'échos où "tuer quelqu'un ne transforme pas en assassin", même si "personne n'est innocent". La perte, la culpabilité et le remords sont encore les véritables ressorts de ce roman-tableau choral, requiem en l'honneur de morts-vivants pour lesquels l'oubli, le deuil ou la vengeance ou encore l'art (éminemment présent sous la forme de la poésie, la musique, la peinture, le cinéma) sont les recours dérisoires et terriblement humains face à la barbarie omniprésente : Respirar por la herida, titre espagnol, littéralement traduit "respirer par la plaie" ne serait-il presque pas plus juste pour rendre compte de cette tentative d'apaiser nos blessures ?

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

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Une libraire qui aime les chats (surtout le sien !), vénère Proust, et est capable dans un grand éclectisme de se régaler avec un essai critique pointu, un recueil de poésie ou un bon polar !