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Le Professeur et l'Ingénieur

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Une actualité de David V.
Publié le 24/08/2013

Giovanni ArpinoComparaison n'est pas toujours raison. Nous qui ne nous privons pas, sous couvert de jouer le jeu du blog et d'aller donc vite, d'enchaîner les comparaisons les plus laudatives, en espérant susciter la curiosité, avons peut-être un rien de culot de suspecter d'une parfaite mauvaise foi les éditions Belfond lorsque leur quatrième de couverture d'Une âme perdue de Giovanni Arpino, à paraître en septembre, place celui-ci dans l'étrange lignée "d'un Mario Soldati, d'un Cesare Pavese ou d'un Italo Calvino" pour lequels nous avons un peu de mal à trouver un qualificatif commun ormis "écrivains d'après-guerre italiens". Curieuse manie...ou vague marketing qui rappelle, en moins bien, les étonnantes et attirantes quatrièmes de couverture de Phébus à la grande époque de Jean-Pierre Sicre. Souhaite-t-on voir rappliquer les amateurs très distincts de ces auteurs célébrés ? Il est vrai qu'Arpino etait Turinois comme Calvino et Pavese, qu'il a partagé un temps le bureau de Calvino chez Einaudi, qu'il a beaucoup écrit comme l'infatigable Soldati. Mais Giovanni Arpino prouve avec cette très belle traduction de Nathalie Bauer qu'il n'a nul besoin de la caution de ses prestigieux contemporains et que les découvertes, que nous aurons peut-être la chance de faire si le succès de cette édition est au rendez-vous, prouveront l'étendue de sa gamme et de ses talents. Une âme perdue date de 1966 (ce qui n'est d'ailleurs indiqué nulle part sur le livre, pourquoi ?) et à près de quarante ans Arpino est en pleine maîtrise de sa technique narrative, ce qui lui vaudra d'être régulièrement adapté au cinéma, adapté et trahi d'ailleurs (Soldati avait cet avantage d'être aussi cinéaste). Ames perdues de Dino Risi, avec Catherine Deneuve et Vittorio Gassman, tout comme Parfum de femme du même Risi avec le même Gassman (dont le livre d'origine a été édité par Philippe Rey en 2005) le rappellent opportunément. Ce court roman qu'il vaut mieux lire d'un souffle pour profiter de sa tension narrative, se déroule sur une semaine de juillet des années 60 et se présente comme un récit d'initiation, le passage de l'enfance, supposément innocente, vers l'âge adulte. Le héros, l'adolescent Tino,  raconte cet épisode marquant de sa jeunesse et nous prévient d'entrée : "j'ai toujours eu peur"... et l'on comprend que les livres au milieu desquels il vit forment un rempart contre le monde extérieur. Orphelin, il va passer les épreuves du baccalauréat avant de pouvoir prétendre au pécule gardé par son oncle et sa tante jusqu'à sa majorité même si, prodigue, son père a déjà bien entamé en son temps ce qui restait de fortune. Installé au coeur de cette maison bourgeoise, il en découvre les rites, les personnalités, bon élève qui passe ses épreuves sans difficulté mais toujours inquiet. La maison vit au rythme d'un de ces secrets de famille autour duquel des existences entières se tourmentent sans cesser de les dissimuler : à l'étage le frère de l'oncle que tous ici appellent "l'ingénieur" vit reclus. On le nomme quant à lui "le professeur" et la folie qu'il a ramenée d'Afrique le voue au confinement et à ses immondes petites manies découvertes par un Tino stupéfait et fasciné. En six journées, les rares certitudes acquises par le garçon au cours de ses humanités vont être ébranlées. Dans une ambiance qui marie superbement soleil et ombres de la nuit, clair obscur des pièces fermées par des persiennes et scènes de déambulations nocturnes, l'adolescent franchit les cercles du petit enfer inventé par ses proches. Déjà on en dit trop. Le lent venin que diffuse Arpino dans ce récit très maîtrisé se répand dans ces pages, nous mithridatisant peu à peu, prêts ainsi, le moment venu, à la révélation dernière.

Le succès devrait être au rendez-vous de cette traduction un rien tardive d'un auteur bien différent de ...Calvino, Pavese et Soldati.

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