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Le raccommodeur de porcelaine

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Une actualité de David V.
Publié le 22/10/2014
220px-Michel_OhlC'est en ces termes que feu Pierre Veilletet avait salué Michel Ohl tout en précisant : "dont les mains trembleraient"... Michel Ohl, fou littéraire pour certains, érudit magnifique pour d'autres, était avant tout un écrivain, un vrai, de ceux qui ont placé la littérature à hauteur d'âme et n'en démordent pas. Un Russe né au milieu des pins de la côte Atlantique. Il est mort ce matin et disparaît en toute discrétion, laissant derrière lui des lecteurs qui reliront ses Rêves d'avant la mort en se souvenant de l'inventivité de sa langue, qui observeront ses étranges porcelaines décorées de motifs mystérieux et d'anamorphoses dont on découvre les surprises en maniant la tasse avec soin et patience. Né dans les Landes où son œuvre le ramenait sans cesse, évoquant son village d'Onesse comme un territoire merveilleux et réinventé, condisciple d'Alain Juppé qui ne doit plus s'en rappeler, lecteur des grands Slaves, érudit bondissant qui n'"aimait les vivants qu'une fois qu'ils sont morts", il a égrainé chez des éditeurs intrépides qui entendait ses mélodies une belle série de livres, allant parfois jusqu'à les éditer lui-même. Il avait eu sa maison d'édition, Schéol, qui lui ressemblait et qu'il faut désormais débusquer au coin des bouquinistes. C'est à Joseph Kessel, dit-on, que l'on doit sa découverte dans les années 70, et à l'éditeur Jean-Claude Lattès ses premières parutions qui sidérèrent les lecteurs dont Claude Nougaro qui déclara un jour : "C'est un habité du verbe, un saint du langage". On se souvient de ces noires couvertures qui abritaient de multicolores aventures du langage et notamment de celle de Chez le libraire ("Cette nuit dans un rêve j'entrais dans une librairie") qui succédait à Pataphysical Baby, Zaporogues, Sacripants ! et précéda La mer dans Poe, Le prix du bœuf ou La main qui écrit (ceux-là chez Plein Chant grâce à l'obstination d'Edmond Thomaset l'amitié de Pierre Ziegelmeyer). On a en tête ce livre où il racontait comment il avait "dispatché Estaunié", un auteur oublié (qui mériterait d'ailleurs qu'on le relise un peu)  dont il dispersa les ouvrages dans différentes cabines téléphoniques ou toilettes de café. Ou ces micro-livres qui furent parmi les premiers édités par Finitude, fabriqués à la main et introuvables désormais. Il y avait des décennies qu'il ne mettait plus les pieds chez le libraire, il se l'était juré, ce qui ne l'empêchait pas de lire sans arrêt. De même qu'il revendiquait haut et fort de n'avoir jamais reçu de prix littéraire, ce qui faillit pourtant bien lui arriver... Et- ceux qui ont reçu de ses lettres ont bien pris soin de les conserver pour les relire, et les comprendre, parfois avec retard car il savait enfouir le sens sous l'amas des mots pour nous obliger à scruter notre langue et à en sentir les nerveuses beautés. "Les morts seuls ont mal à leurs habits" écrivait-il dans Pauvre cerveau qu'il faut bercer, recueil d'aphorismes paru au Castor astral en 2006. On y trouvera beaucoup de réflexions sur la mort, les gens, la littérature. Rien qui nous console cependant d'un tel départ. Reste désormais à ne pas dispatcher Ohl et à le lire et relire, chez le libraire, ou ailleurs.

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?