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Le retour de Bret Easton Ellis

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Une actualité de Fleur Aldebert
Publié le 24/11/2014

Violence"Vous vous fichez de savoir pourquoi elle a quitté Lansing à l'âge de dix-sept ans, de saisir les vagues allusions à un oncle abusif (un déménagement par compassion pour lui qui a menacé de détruire chez elle tout désir charnel), de comprendre pourquoi elle a laissé tomber l'université du Michigan (je ne demande même pas si elle y a jamais été inscrite) et ce qui a conduit aux petits voyages à New York et à Miami avant qu'elle n'atterrisse à L.A., et vous ne vous demandez même pas ce qu'elle a dû faire avec le photographe qui l'a découverte quand elle était serveuse dans ce café sur Melrose ou ce qu'il en était de la carrière de mannequin pour lingerie qui devait probablement paraître prometteuse à l'âge de dix-neuf ans et a conduit aux publicités, lesquelles ont conduit sûrement à accepter deux petits rôles dans des films et certainement pas à placer tous ses espoirs dans le troisième rôle proposé, star d'un film d'horreur, qui n'a rien donné, et puis il y a eu la glissade rapide vers les apparitions dans les émissions de télévision dont personne n'a jamais entendu parler, le tournage du pilote qui n'a jamais été diffusé et, pour couronner le tout, la légère humiliation des boulots de barmaid et des faveurs qui lui ont valu le boulot d'hôtesse au Reveal. Après avoir décodé tout ça, vous ajoutez l'agent qui a décidé de l'ignorer. Vous commencez à comprendre à travers ses plaintes muettes que son manager n'en a plus rien à foutre. Ses attentes sont tellement immenses que vous vous retrouvez cerné par elles ; ses attentes sont tellement énormes que vous comprenez que vous pouvez les contrôler, et je le sais parce que je l'ai déjà fait."

Vingt-cinq ans après Moins que zéro, le septième roman de Bret Easton Ellis nous replonge avec un mélange de délice et d'angoisse dans le Los Angeles des paillettes, du bling bling, de la flamboyance, de la superficialité et du néant, j'ai nommé l'industrie du cinéma hollywoodien ! On retrouve Clay et Julian, les deux amis qui se partageaient la vedette de son premier roman, sautant de soirée en soirée et de fille en fille. Qui eut cru que ces deux comparses seraient susceptibles de faire de vieux os ? Et pourtant, les revoilà, toujours aussi en forme, malgré le train de vie qui était le leur (enchaînement de soirées mêlant alcool, drogue et sexe) (1). Une fois de plus, nous sommes à la veille de Noël, ce qui a pour effet principal de décupler l'impression de vacuité et de nihilisme qui se dégage du récit, et une fois de plus, Clay fait office de narrateur, lui qui est de retour au bercail après une absence de quatre mois. A travers l'exposé de leurs dernières tribulations, notamment l'intrigue autour de Rain Turner, personnage féminin beaucoup plus insaisissable qu'il n'y paraît, le lecteur de ces Suite(s) impériale(s) (sortie prévue pour la mi-septembre mais avancée à la fin août) est entraîné dans un univers déprimant, plein de cynisme et d'amertume. Les relations humaines qui se tissent (amitiés, aventures, simples rencontres) sont toutes faussées dans la mesure où rien ne semble avoir lieu si ce n'est par intérêt. En clair, c'est à qui sera le plus grand manipulateur ! Et comme monnaie d'échange, on retrouve bien évidemment le sexe. Mais, contrairement à ce que les innocents voudront bien admettre, la supercherie est bel et bien à double sens : le producteur/réalisateur doté d'un pouvoir décisionnel en matière de casting peut user de son statut pour abuser des jeunes actrices naïves à qui il fait miroiter des rôles alors qu'il ne pense qu'à les attirer dans son lit, tandis que l'actrice faussement ingénue peut user de son charme et séduire le producteur  dans le but d'obtenir un rôle. Dans le premier cas, le pouvoir est utilisé comme moyen en vue d'obtenir du sexe, dans l'autre, le sexe peut servir à devenir célèbre ? Mais que se passe-t-il dans ce monde cruel et froid quand les sentiments s'en mêlent ? Faiblesse, vulnérabilité, perte de crédibilité... A moins que l'on ne se mente à soi-même et que l'on soit tout au plus animé par une soif inextinguible de contrôle ? Rien d'impérial, finalement, dans ces Suites, si ce n'est le désir de maîtriser l'autre.

Si l'on se fie aux bruits de couloir, cet événement littéraire qu'est la parution du dernier roman de Bret Easton Ellis est renforcé par le fait que l'on parle déjà d'une adaptation cinématographique, éventuellement avec les mêmes acteurs que dans Neige sur Beverly Hills (Less than zero). Et il faut bien admettre qu'entre la tendance de l'auteur d'American Psycho à construire ses romans comme une multitude de séquences relativement courtes et son habileté pour imaginer et décrire des scènes très visuelles, les réalisateurs auraient tort de se priver !


(1) Ne sont-ils pas un peu moins souvent coked out of their minds, à moins que l'âge ne leur ait tout simplement inculqué un peu de discrétion ?...
F.A.

 

 

 

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