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Les chemins de Santiago

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Une actualité de Fleur Aldebert
Publié le 09/05/2013

Santiago RoncaglioloAvril rouge. Pouvait-on trouver meilleur titre pour parler de cette rencontre ? Santiago Roncagliolo était mardi l'invité de l'Institut Cervantes de Bordeaux, son livre venait tout juste de nous parvenir en ce début d'avril venteux et nous allions l'écouter sans aucun a priori puisque jusqu'alors c'était pour nous un inconnu. Récit d'un soir :

Jeune, sympathique et plein d'humour, Roncagliolo est venu nous présenter son premier roman traduit en français, Avril rouge. Il s’est exprimé pour l'essentiel en espagnol mais n’a pas hésité à ponctuer sa communication de passages dans notre langue.

Avant de parler plus avant de ce superbe thriller politique, dont il a d’ailleurs découvert l’édition française sous nos yeux avec une curiosité et une joie non dissimulées, quelques mots sur ce jeune auteur encore peu connu en France.

Né au Pérou en 1975, il a passé une grande partie de sa vie hors de son pays natal. Il a d’abord connu une période d’exil au Mexique, où sa famille s’est réfugiée sous la menace du gouvernement militaire de Lima. De retour dans la capitale péruvienne au milieu des années 1980, la peur fait rapidement partie de son quotidien dans la mesure où le Sentier lumineux, ce groupe terroriste communiste particulièrement actif est connu pour la violence de ses actes. Comme il nous l’explique, les coupures de courants, les alertes à la bombe étaient loin d’être isolées au cours de son adolescence. En 1999, il devient fonctionnaire au sein du bureau des Droits de l’Homme, ce qui l’amène notamment à visiter des prisons et à enquêter sur la disparition de personnes. Il croit alors profondément en la loi. [Avis aux lecteurs, Avril rouge est ainsi beaucoup plus autobiographique qu’il n’y paraît.] Un an plus tard, il s’installe en Espagne, d’abord à Madrid, où il se trouvera lors des attentats du 11 mars 2004, puis à Barcelone, où il réside actuellement avec sa femme, avec qui il devrait partager le bonheur d’être parent d’ici peu.

Ses œuvres de jeunesse comprennent des contes pour enfant, une pièce de théâtre intitulée Tus amigos nunca te harían daño. Avant de publier son premier roman en 2004, Pudor, porté à l'écran par Tristan Ulloa et dont la traduction française est prévue au Seuil pour 2009, il est pour un temps le nègre de plusieurs maisons d’édition et traduit André Gide et Jean Genet. Avril rouge remporte en 2006 le Prix Alfaguara.[1] En 2007 paraissent Jet Lag, un essai autobiographique, et La cuarta espada, qui n’est autre qu’un essai journalistique sur Abimael Guzmán Reynoso, le leader du Sentier lumineux. A l’heure actuelle, il travaille pour un certain nombre de journaux espagnols et latino-américains, dont le quotidien El País.

Dans Avril rouge, le substitut du procureur qui répond au nom « ronflant » de Félix Chacaltana Sáldivar, un homme qui croit dur comme fer en la loi et en l’ordre, est confronté à un meurtre qui se révèle rapidement être le premier d’une petite série. En pleine Semaine Sainte, dont les manifestations religieuses à Ayacucho sont à l’échelle de celles de Séville, avec la population touristique que cela implique, ce petit fonctionnaire caractérisé par sa solitude et son manque d’ambition se retrouve à mener une enquête qui va l’amener à revoir sa vision du monde. S’agit-il d’une résurgence de l’activité du Sentier lumineux, comme il le pense dès le début ?

Comment Santiago Roncagliolo a-t-il été amené à faire des événements politiques qui ont secoué son pays natal pendant deux bonnes décennies le théâtre de son nouveau roman ?

Après avoir écrit Pudor, il a essayé d’écrire un autre roman dans la même veine mais cela s’est avéré impossible. Comme il nous l’explique, il écrit pour donner du sens aux choses, à ses expériences « para buscar un sentido y no una verdad. »[2] En particulier, l’apparition d’un terrorisme extra-étatique avec notamment les attentats de Madrid en 2004 semble avoir rendu nécessaire une forme d’écriture cathartique. La peur, non seulement pour sa vie, mais pour la vie de ses proches, cette peur si familière qu’il croyait si lointaine, voilà qu’elle revenait brutalement le tirailler. Il avait besoin d’écrire sur toute cette violence pour avancer.

Pourquoi Roncagliolo s’est-il senti plus à l’aise avec la forme du thriller pour évoquer la question du terrorisme au Pérou ? Pourquoi cette histoire où s’affrontent deux personnages-type – le perdant et le psychopathe – et où le premier, le substitut du procureur Félix Chacaltana Sáldivar, finit, malgré ses réticences, par mener l’enquête alors qu’il aimerait pouvoir passer du temps dans le sanctuaire de sa mère ou en compagnie de la jeune et mystérieuse Edith ?

Santiago Roncagliolo explique d’une part, son choix par son goût pour les thrillers, qu’ils soient littéraires (il cite notamment la bande dessinée From Hell d’Alan Moore) ou cinématographiques (comme Le Silence des agneaux). D’autre part, il invoque sa volonté de mettre de la distance avec tous ces événements politiques, et de ne pas condamner une partie plutôt qu’une autre. Alors qu’il aurait forcément pris parti en écrivant un essai historique, le choix du roman lui permet d’adopter une certaine neutralité. Grâce à un superbe travail sur la psychologie de ses personnages, il démontre comment n’importe quel être humain peut être amené à faire des choses inhumaines. D’ailleurs, à la parution de son livre, il a recueilli les réactions de membres des deux parties – des membres du Sentier lumineux et des policiers. Chacun tint à le remercier pour la façon dont il les avait traités dans son roman, alors même qu’ils s’attendaient à être abondamment jugés et critiqués. D’ailleurs, il se rappelle avec un sourire que son livre devint rapidement un best-seller dans les établissements pénitenciers. Il ne s’agissait donc pas de faire un reportage sur le Sentier lumineux – cela viendrait par la suite et s’intitulerait La cuarta espada. Cependant, l’écrivain s’est évidemment inspiré de la réalité, qu’elle soit politique (le personnage d’Edith doit par exemple son nom à une célèbre martyre – Edith Lagos – tuée en 1982) ou autobiographique.

Au centre de ses préoccupations réside essentiellement la question de l’ambiguïté morale de la guerre. Une interrogation est revenue presque comme un leitmotiv tout au long de sa communication : « ¿ Quiénes son los buenos y quiénes son los malos en una guerra ? » Qui sont les bons et qui sont les méchants dans une guerre ? Il insiste – pour mieux la remettre en question – sur notre propension toute naturelle à considérer les meurtres commis par ceux que l’on considère comme faisant partie du bon côté comme nobles et nécessaires, tandis que les autres, eux, sont d’emblée horribles et il ne fait aucun doute qu’ils ont été perpétrés par de véritables assassins. Mais – faut-il vraiment le rappeler ? – rien n’est aussi simple. « La vida no es en blanco y negro. Es decir, que lo blanco nunca es tan blanco, pero lo negro sí que es tan negro, y peor »[3] avait-il déclaré dans son discours à l’occasion de la remise du Prix Alfaguara.

Le choix de la forme n’a pas été sans lui poser de problème, nous confie-t-il. Ainsi, la plus grande difficulté pour lui a été de cacher l’identité de l’assassin jusqu’à la fin. Paradoxalement, il avoue ne pas avoir déterminé qui tiendrait ce rôle avant la moitié de son livre…

Qui plus est, l'un des grands défis de ce roman étant de jeter un éclairage sur les raisons profondes qui ont motivé des actions a priori impossibles à légitimer, l'auteur s'est efforcé de conférer une certaine dignité à tous ses personnages. De toute évidence, ce fut loin d'être facile.

Enfin, Roncagliolo a soulevé une dernière difficulté, liée au genre du roman basé sur des faits historiques. En effet, tandis que c’est un pan de la littérature qui a toujours été très développé dans la culture anglo-saxonne, les écrivains sud-américains avaient beaucoup moins l’habitude de se servir d’évènements historiques comme pivots narratifs. Cette remarque est d’autant plus vraie que la lutte anti-terroriste contre le Sentier lumineux est toujours un sujet tellement sensible qu’une frange importante de la population se réfugie dans le déni.

Cela contribue donc à l’originalité de ce roman, un thriller politique superbement mené écrit par un auteur que l’on compare déjà au grand Vargas Llosa.

Avril Rouge
[1] Instauré en 1965 par la maison d’édition éponyme, ce prix est décerné jusqu’en 1972 à des auteurs majoritairement espagnols. Après une très longue interruption, il est de retour en 1998 et depuis lors, son attribution concerne de façon plus probante d’ensemble des écrivains du monde hispanophone. [2] Pour chercher du sens, et non une vérité. [3] La vie n’est pas en noir en blanc. C’est-à-dire que le blanc n’est jamais très blanc, mais le noir, lui, est toujours très noir, voire pire.

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