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Les cigarettes égyptiennes - Waguih Ghali

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Une actualité de Rayon Littérature
Publié le 28/03/2018
Après L’Homme-Dé de Luke Rhinehart ou encore L’Infinie comédie de David Foster Wallace, les éditions de l’Olivier ajoutent à la collection « Replay », dédiée à la redécouverte des chef-d’œuvres oubliés de la littérature mondiale, Les cigarettes égyptiennes de l’auteur égyptien Waguih Ghali, un roman plein d’humour dans le contexte tumultueux de l'Égypte post-coloniale.
L’auteur de ce roman demeure un personnage énigmatique. Waguih Ghali est né à Alexandrie, vraisemblablement entre 1927 et 1929, d’une famille copte aisée qui tomba en disgrâce après avoir dilapidé toute sa fortune. Cette situation les plongea, sa mère et lui, dans une situation de dépendance financière vis-à-vis du reste de la famille, riches propriétaires issus de « l’élite » égyptienne. Lorsque le roman s’ouvre, Ram, le personnage principal, semble avoir connu à peu près le même destin. On le retrouve en visite chez sa tante, venu quémander quelque somme d’argent dans l’espoir de quitter le pays, tandis que sa parente fortunée est occupée à céder des hectares de terre aux « fellahs », le « bas peuple » égyptien, selon la politique de redistribution imposée par le président Nasser. Tout de suite, le ton se fait mordant : « Elle doit être épuisée, la pauvre femme, à force de donner mille signatures par jour depuis trois jours. Je la plaignais : cinq mille hectares de terres à gérer ! Heureusement, le gouvernement ne lui permettait d’en conserver qu’une centaine. »

Ram ne travaille pas. Il vit « dans le sillage » de sa famille et de ses amis. Le matin, parce que ces derniers sont à l’université ou au travail, il ne sait « jamais très bien quoi faire ». Parfois, il se rend chez Groppi, buvant du whisky en attendant la venue de ses amis, lesquels ne manqueront pas de régler la note. Il lui arrive de rendre visite à Font, son ami d’enfance, issu comme lui d’un milieu privilégié et ayant reçu une éducation anglo-saxonne dans les écoles les plus prestigieuses du pays du temps de la présence anglaise. Un autre point commun avec Waguih Ghali. Mais si Ram semble prendre plaisir à tourner sa famille en ridicule, il ne se montre pas plus tendre avec ceux qui, comme Font, comme lui, ont développé, à la lecture des textes engagés des intelligentsias européennes, un certain esprit militant. Et Ram se laisse aller à quelques considérations sur Font, « sur tous les Font que j’ai connus, et même celui qu’il m’arrive d‘être. […] des Font qui ne sont ni des révolutionnaires ni des leaders dans la lutte des classes, mais des produits raffinés de la « gauche » anglaise, solitaires et secrets au sein du monde arabe en révolution. »

Ram n’a pas toujours était ce personnage désabusé, parfois théâtrale et fortement porté sur la boisson. Passé le premier chapitre, l’auteur revient sur la jeunesse de son protagoniste, les années à la faculté de médecine, études que Gahli a lui-même poursuivis, « les grèves, les bagarres avec la police, les slogans […] ; c’était la vie, enfin ! » Cet appétit de vivre coïncide avec sa rencontre avec Edna, dont il tombe amoureux presque instantanément. Elle les initiera, lui et Font, à la lecture et à la discussion des textes politiques. Les deux amis se mettent à fantasmer sur l’Europe, « ce monde des intellectuels et du métro », où « les étudiants vivaient dans des mansardes, sortaient avec des dactylos, chantaient en chœur et buvaient de la bière dans de grandes chopes. » Edna les entraînera dans un voyage en Angleterre dont Ram sortira profondément transformé. Mais a-t-il vraiment tourné le dos à toute forme d’action politique ?

Après avoir lui-même connu l’exil européen, où il vécut de petits boulots en tout genre, Waguih Ghali se suicida le 5 janvier 1969, nous léguant cet unique roman. Dans une perspective purement égoïste, on ne peut que déplorer la perte de tous les livres qu’il n’aura pas écrits. Les cigarettes égyptiennes est un roman drôle et poignant, traversé tout du long par l’ironie désespérée de Ram pour qui « Faire de l’ironie, c’est l’Égypte ». Un récit où la tragédie affleure, surgit parfois, nous désarçonne, et où le rire constitue le dernier rempart d'un homme, cosmopolite et multiple, au sein d'un monde qui contraint les individus à faire sans cesse le choix de leur camp.

Nicolas

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