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Lu du campus : Un coup de chapeau pour Où on va, papa ? de Jean-Louis-Fournier

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Une actualité de Administrateur
Publié le 17/08/2013
Jean-Louis Fournier, Où on va papa, littérature, handicap, humour noir, desproges, enfants, bordeaux 3, critique, roman, étudiantsEcrire une lettre pour celui ou celle qu'on aime, voilà un projet excitant, une entreprise stimulante! Imaginer la lueur naître dans les yeux de cette personne lorsqu'elle découvrira nos mots, lorsqu'elle se reconnaîtra dans nos lignes, lorsqu'elle se rendra compte que cette lettre lui est destinée... Quelle satisfaction ! De la même manière, écrire en l'honneur de ses parents, n'est-ce pas là un précieux cadeau ? Se placer dans la lignée de Cohen ou de Pagnol et s'envelopper de la fierté de sa mère ou de son père en les imaginant réaliser que oui, c'est bien d'eux dont il est question, c'est bien à eux que ses mots d'amour et de reconnaissance sont adressés. Avec Où on va, papa ? (Stock) de Jean-Louis Fournier, pas de lueur dans les yeux, pas de sentiment de fierté : Thomas et Mathieu ne savent pas lire, ils ne sauront jamais lire, ils sont handicapés moteurs et mentaux ou plutôt, comme l'écrit si joliment leur père, ils ont « de la paille dans la tête ». Ils ne liront jamais cette longue lettre dont ils sont les héros, héros troublants, presque dérangeants... Ils ne sauront jamais que les premiers mots de leur père sont les suivants, « Cher Thomas, cher Mathieu ». De ce fait, ce livre n'est pas à conseiller à tout le monde comme il est de coutume de le faire à chaque nouvelle publication : « Il faut vite que vous lisiez ce livre, c'est, émouvant, déchirant, bouleversant ... véritable coup de cœur de la rédaction, à LIRE AB-SO-LU-MENT ! ». Et bien justement, non, il ne s'agit pas là d'un livre à lire absolument, Où on va, papa ? est à lire avec précaution, avec mesure, en sachant à quel point de vue on a affaire, en gardant à l'esprit  que Jean-Louis Fournier n'était pas totalement étranger à l'humour noir et au cynisme de Pierre Desproges et pour reprendre les mots de ce dernier, il semble recommandable de rappeler ici qu' « on peut rire de tout, oui, mais pas avec n'importe qui ». Ainsi , si vous êtes scandalisés par le côté pratique des idées suivantes : accrocher un enfant handicapé à un porte-manteau après un jour de pluie en vue d'un séchage rapide ou fixer une ventouse sur la tête d'un enfant handicapé, vous n'aurez pas besoin de le prendre dans vos bras pour le soulever, ce livre n'est pas pour vous, il ne vous plaira pas, ne l'achetez pas, en ces temps de crise vous vous en voudriez de dépenser quinze euros pour lire pareilles horreurs, mais ne vous vexez pas pour autant, c'est sans doute vous qui avez raison, finalement, quand on y réfléchit, accrocher un enfant mouillé à un porte-manteau, ce n'est pas très glorieux... Pour les autres, ceux que ces deux astuces ont séduit, ce livre va sans doute vous plaire mais ne vous placez pas pour autant dans la catégorie des lecteurs experts, ce n'est peut-être pas tout à votre honneur de promener un enfant handicapé avec une ventouse sur la tête... Enfin, chacun ses goûts ...
Je m'adresse alors désormais à ceux qui ont décidé de lire Où on va, papa ? Réjouissez-vous, nous voilà entre nous, entre lecteurs habités par le vice et l'indécence,  laissons là de côté le politiquement correct et la morale, les autres s'en chargeront pour nous. Dans ces cent-cinquante cinq pages, tout est permis, toutes les pensées les plus absurdes sont de mise, tous les codes se fragilisent et pour reprendre les mots de Jean-Louis Fournier, c'est « le monde à l'envers ». C'est vrai finalement, pourquoi être constamment dans un monde à l'endroit ? Pourquoi ne pas tenter l'expérience d'un monde  à l'envers au moins une fois? Je vous propose d'essayer ensemble pour voir : Imaginez que vous êtes en train de vous promener tranquillement dans la rue en famille et, apercevant en face de vous un homme tenant par les mains ses deux fils handicapés, vous vous décalez et priez vos enfants de laisser passer cet homme et ses fils. Au même moment, vous ne pouvez vous empêcher de vous dire que vous avez bien de la chance d'avoir des enfants normaux, cet homme, le pauvre, le malheur l'a frappé deux fois... Soudain, lorsque vous passez à côté de cet homme et de ses deux fils, ces deux derniers s'arrêtent et se mettent à rire en montrant vos enfants du doigt, ils se moquent d'eux, ils trouvent ça tellement drôle que vos enfants soient normaux. C'est une scène qui est envisagée dans Où on va, papa ? Alors, vous voyez, ce n'est pas si évident d'imaginer un « monde à l'envers ». En lisant, je ne me suis pas demandé de quel droit Jean-Louis Fournier se permettait de rire en parlant  de ses enfants, ça me semblait évident, ce sont ses enfants, c'est lui les a faits, en se moquant d'eux c'est avant tout de lui qu'il se moque. C'est comme si un Belge se moquait d'un autre Belge finalement... C'est légitime, c'est de bonne guerre comme on dit. En revanche, la question que je me suis posée en commençant ce livre est la suivante : Moi, qui ne suis pas handicapée, qui n'ai pas d'enfant handicapé, ai-je le droit de rire ? Mon rire n'est-il pas déplacé à l'égard de Thomas et de Mathieu ? M'est-il permis de rire de quelque-chose d'aussi délicat que la question du handicap alors que je n'y suis pas confrontée ? Au fil des pages d'Où on va, papa ?, j'ai cessé de me demander si mon rire était légitime, j'ai même regretté de m'être posé cette question, pourquoi ne pas rire alors que c'est drôle ? Le problème ne se poserait pas si ces histoires de ventouse sur la tête ou de suspension au porte-manteau concernaient un enfant « normal », tout le monde s'empresserait de rire en se disant « Ah! les enfants nous feront toujours rire ! ». Mathieu et Thomas sont eux aussi des enfants  alors pour quelle raison ne nous feraient-ils que sourire ? Pourquoi leur refuser le plaisir immense de faire rire les autres ? Vous connaissez cette sensation dont je parle, ce sentiment de gloire qu'on a tous lorsque on réussit à faire rire un enfant en lui faisant des grimaces ou quand un ami ne se remet toujours pas d'une stupide blague qu'on lui a racontée, il faut bien l'avouer, dans ces moments-là on est fier de nous, on se sent puissant l'espace d'un instant et ça fait du bien, ça rend heureux. Alors pourquoi ne pas laisser les enfants handicapés être puissants à leur tour ? Dans son livre, Jean-Louis Fournier insiste sur le fait qu'il ne faut pas « priver les enfants handicapés du luxe de nous faire rire » et se rappelle que ses fils l'ont souvent fait rire avec leurs bêtises et nous rions avec lui, nous rions avec tendresse de tous ces moments où le rire écrase le handicap. D'ailleurs, en écrivant ce mot « handicap », je me rends compte que j'ai fait une erreur, je ne devrais pas l'employer, si jamais Jean-Louis Fournier apprend que j'utilise le vilain terme de « handicap » pour parler de son livre, il est fort probable que je me retrouve moi aussi suspendue à un porte-manteau avec une ventouse sur la tête... quelle horreur ! Selon lui,  « handicap » ou « handicapé », ça ne veut rien dire en français, c'est de l'anglais et ça veut dire « la main dans le chapeau ». Mathieu et Thomas ont donc la main dans le chapeau. Et alors, c'est toujours mieux que d'avoir un pied dans la tombe non ? Qui sait, en ayant la main dans le chapeau, ils sont du côté des magiciens et ils sauront peut-être nous dire si oui ou non il y a des lapins blancs qui sortent du chapeau. Si ça se trouve, c'est une vaste escroquerie cette histoire de lapin et de chapeau et nous, nous qui n'avons pas la main dans le chapeau, nous nous laissons berner. Laissons-nous berner alors, laissons ceux que Jean-Louis Fournier appelle les enfants « pas comme les autres » nous entraîner dans leur monde, un monde où les dessins de Thomas n'ont rien à envier aux toiles les plus célèbres de l'art abstrait et réjouissons-nous de constater que le talent du fils n'empêche pas le père de garder la tête froide : « Son style n'évolue pas beaucoup, il reste proche de Pollock ». Et puis entre nous, il faut bien le reconnaître, Pollock non plus n'était « pas comme les autres », il faisait couler des gouttes de peinture sur des toiles, étonnant, non ? Glenn Gould non plus n'était « pas comme les autres », il jouait du piano habillé comme s'il allait affronter un froid polaire, étonnant, non ? Essayons alors de voir du même œil le côté « pas comme les autres » de Thomas et Mathieu. Je vous propose d'essayer pour voir : Mathieu est en pleine lecture mais il tient son livre à l'envers, étonnant, non ? Thomas a dix-huit ans, il est en âge de voter, il n'a pas encore pris sa décision, « il hésite encore, il n'arrive pas à choisir. Snoopy ou Minou ? », étonnant, non ?  Ce n'est pas si facile de se prêter à ce jeu et je me dis que si c'est si délicat pour nous de le faire ici, ça l'a sans doute été davantage pour Jean-Louis Fournier. Ca n'a sans doute pas toujours été si amusant pour lui de se dire que ses fils n'iraient pas à l'école « comme les autres » ; qu'ils ne tomberaient pas amoureux « comme les autres » , qu'ils ne feraient pas d'études « comme les autres » , qu'ils n'auraient pas d'enfants « comme les autres »...

Après ces remarques un peu légères, peut-être allez-vous penser qu'Où on va, papa ? m'a beaucoup fait rire, que c'est un livre très drôle. Vous ne vous tromperiez pas complètement, c'est parfois très drôle, certaines pages m'ont beaucoup fait rire mais ce n'est pas tout, ce n'est pas un livre qui s'arrête là et si j'ai commencé avec ce ton un petit peu désinvolte, c'est que c'est sans doute plus facile d'en rire. Je me dis alors que pour que ce livre soit parfois si drôle, c'est que celui qui l'a écrit a souvent dû pleurer. Il y a des gens qui ont trop d'humour pour être heureux et Jean-Louis Fournier est certainement de ceux-là, de ces gens pour qui le rire est une arme contre les pires larmes, de ces gens qui parviennent à mettre des mots d'humour sur des maux si lourds, de ces gens qui réussissent à être si drôles quand ils parlent de leur plus triste rôle, de ces gens qui brouillent les pistes pour cacher leurs yeux tristes. En lisant des passages comme celui-ci : « Mes petits oiseaux, je suis bien triste de penser que vous ne connaîtrez pas ce qui, pour moi, a fait les plus grands moments de ma vie», je ne riais plus du tout, j'ai pensé aux raisons pour lesquelles il m'arrivait parfois d'être triste et je me suis sentie toute petite à côté de Jean-Louis Fournier, un peu honteuse de réaliser que la vraie tristesse existe et qu'elle n'était pas du tout celle que je prétendais connaître. Où on va, papa ?, c'est ça la vraie tristesse, le vrai désespoir, un livre en forme de lettre que les destinataires ne liront jamais, un livre qui parle de livres qu'un père a aimés mais qu'il ne fera jamais découvrir à ses fils, un livre où  l'un des plus grands regrets de ce même père est que ses fils « ne connaîtront jamais la chair de poule que donne un adagio de Mozart, l'énergie qu'apportent les rugissements de Beethoven et les ruades de Liszt », un livre où Bach et Prévert se retrouvent au même rang que Snoopy et Minou, un livre où cette « paille dans la tête » finit par nous mettre des larmes plein les yeux. C'est comme ça, Thomas et Mathieu nous font rire, ils nous font pleurer parfois. Où on va, papa ?, c'est ce mélange de rire, de tendresse et de désespoir, c'est ce vertige entre légèreté et lucidité et à la fin de ce livre, j'ai de la peine pour Jean-Louis Fournier en me disant que sa dernière phrase est celle-ci : « Ma route se termine en impasse, ma vie finit en cul-de-sac ». Alors je le ferme et je lis une nouvelle fois la quatrième de couverture qui se termine par ses mots : « j'ai bénéficié d'une vignette automobile gratuite. Grâce à eux, j'ai pu rouler dans des grosses voitures américaines ». Ces deux phrases dans le même livre, c'est une sacrée leçon de vie finalement. C'est ce grand écart qui me fait dire que j'ai aimé Où on va, papa ?, que je le relirai sans doute, que je le conseillerai certainement mais que je ne le prêterai pas, j'aurais trop peur de ne plus le revoir. Je me demande parfois ce que je répondrais si on ne me permettait qu'un seul mot pour parler d'un livre. Pour celui-ci, je serai tenté de dire chapeau à Jean-Louis Fournier mais avec toutes ces histoires de « main dans le chapeau », j'aurais peur qu'on ne se comprenne pas tout à fait...

- Lise Gallitre

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