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Ma maison de papier

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Une actualité de Sébastien
Publié le 16/03/2016

L'été bat son plein, on pourrait ouvrir grand les fenêtres et laisser le soleil entrer à satiété mais, non, cela est impossible, on craint l'insolation.... - Vous déraisonnez, me direz-vous. Craindre l'insolation! Vous êtes assis chez vous sur votre sofa, à l'ombre des milliers de livres qui vous entourent et sont autant de personnes avec lesquelles converser alors que la ville se vide de ses habitants qui migrent vers les plages océanes, avec parfois un de ces exemplaires de poche qui connaîtra la promiscuité du maillot de bain et de l'huile solaire! Je crains le soleil, c'est certain, ma peau est blanche comme les pages de ces livres que je dévore, et c'est pour eux que j'angoisse lorsque l'été revient car les dos insolés c'est la phobie des bibliophiles - et, accessoirement, des mères estivantes inquiètes pour leur progéniture! Imaginer un formidable coup de soleil qui vous fait souffrir plusieurs jours et vous fait regretter d'avoir différer l'étalement de la crème solaire, le problème est le même... Alors, oui, je pourrais reprendre ici la formule de Bartleby car, non, je ne préférerais pas ouvrir grand ces fenêtres et laisser le soleil miner ce que j'ai mis des années à - lentement, patiemment - accumuler ( et dresser? ) autour de moi tel un écran qui me renvoie  l'image du monde - et la mienne par la même occasion.  bibliotheque-privee.jpgVous l'aurez compris, je vous parle des bibliothèques qui m'entourent comme un rempart parfois, c'est vrai mais avouez qu'il est de pires prisons... Nous sommes tous en quête de nouveaux horizons mais aussi de fraîcheur, chaque année revient cette saison aride qui l'est rarement pour beaucoup car elle est l'occasion de puiser dans ces piles que nous avons accumulées les mois précédents faute de temps... Pour ma part, je me suis mis à la lecture d'un court volume (Des bibliothèques pleines de fantômes) qui, lui aussi, patientait sur l'un de ces édifices à l'équilibre fragile qui réclame un temps patient et dévoué; il s'agit d'une sorte de manuel à l'usage des bibliophiles, bibliomanes et autres rats de bibliothèque qui ont la chance de posséder quelques étagères personnelles régulièrement enrichies, toujours avec un soin maniaque et enjoué car il est des trésors sur lesquels nous veillons quotidiennement et dans lesquels nous puisons une joie à juste titre inépuisable. En quelques cent pages, l'auteur nous dit tout de cet acte amoureux qui nous lie parfois très tôt aux livres et à leur possession - au propre comme au figuré. Posséder une bibliothèque, c'est détenir, dans un plus ou moins vaste espace, des centaines et des milliers de mondes dans lesquels fourmille la vie, toute la vie - ce qui, avouons-le, donne le vertige et un pouvoir sensible dont peu prennent la juste mesure. Car, en effet, le bibliomane - appelons-le ainsi (cela sonne comme un terme de psychiatrie qui sent la folie prête à éclater...) - mène une drôle d'existence, sa passion est solitaire, souvent incomprise et terriblement... astreignante; il lui faut ainsi ménager ses proches qui peuvent pâtir de cette passion expansionniste réduisant leur espace vital comme peau de chagrin sans compter le temps et les moyens que cette passion réclame. De même, la bibliothèque est une construction spatiale et intime: elle est pensée, organisée; elle est le résultat de longues et patientes recherches - que l'arrivée d'Internet a rendu plus faciles mais aussi infinies - de thésaurisations subjectives et parfois fort anciennes, d'actes longuement mûris et souvent impulsifs... Le bibliomane est un sympathique personnage, à mille lieues de l'image communément admise du savant portant bésicles, le dos courbé sous le poids du savoir; il est le plus souvent un homme heureux, sujet à des revers de fortune, patient et impatient, brouillon ou méthodique; il est homme tout simplement, il endosse une cause comme on entre en religion, il mise sur du papier - certains diront du vent - quand d'autres le font sur des matières plus économiquement acceptables, il a la faiblesse de ses engouements, toute passion est vaine mais notre destin ne l'est-il pas au fond tout autant...? On cherche donc un ordre, un sens à donner à ces imposantes accumulations, cela peut prendre une existence entière et il s'agit de repenser  toujours l'organisation de ces mondes qui nous entourent et qui tiennent dans cet espace fort réduit que représentent un appartement ou une maison principale ou secondaire. On essaie ainsi de comprendre qui nous sommes et ce que nous faisons ici-bas parmi nos semblables et les ouvrages que certains d'entre eux ont commis pour notre plus grand plaisir. Et lorsque l'auteur de cet indispensable petit ouvrage évoque un de ces étranges personnages mort quelques siècles auparavant sous l'effondrement d'une de ses bibliothèques, voilà une belle mort, me dis-je et, tel Cyrano, il me plait de croire que cette dévorante passion - et, de fait, mon existence tout entière - ne manque pas de panache...

 

 Image : © Bibliothèque privée.

 

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

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