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Maylis de Kerangal passe le pont

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Une actualité de David V.
Publié le 24/11/2014

Coronado BridgeIl y aura au moins deux ponts importants en cette prochaine rentrée : celui de Mathias Enard que nous avons déjà évoqué ici, un pont virtuel que Michel-Ange imagine pour le sultan Bajazet, et celui, très différent, plus actuel, de la brillante Maylis de Kerangal dont nous répétons publication après publication tout le bien que nous pensons de son talent, une fois encore confirmé avec Naissance d'un pont chez Verticales (à paraître le 26 août). La thématique du pont touche particulièrement les bordelais ces temps-ci, eux qui assistent à cet événement plutôt rare qu'est une naissance : celui qui se construit en ce moment entre les deux rives de la Garonne n'a pour l'heure rien de bien exceptionnel, on mesure à peine l'avancée des piles dans l'eau boueuse du grand fleuve mais il sourd de ce genre de chantier une émotion singulière où l'inquiétude vient se mêler à l'étonnement de la performance technique. En choisissant de faire de ce monument utile qu'est un pont le héros de son nouveau roman, Maylis de Kerangal a saisi la puissance romanesque qui pouvait en découdre. De puissance elle n'en manque pas et le rythme qu'elle imprime d'entrée à son histoire, ce style qui est sa marque, mouvementé et tournoyant, vous prend en otage. C'est à lire des auteurs comme elle que l'on se souvient ce que l'on demande à la littérature : nous soulever par le seul pouvoir des mots. Les personnages, l'intrigue, les descriptions, les analyses aussi, viennent servir un ensemble, une architecture qui se déploie page après page. Si Diderot en est le protagoniste principal, il ne faudra pas s'étonner que son prénom ne soit pas Denis mais que veut nous dire Maylis de Kerangal en plaçant le nom ce philosophe des Lumières au coeur d'un feu d'artifice pareil ? Car son héros serait plutôt du genre stoïque, caméléon capable de s'adapter à tous les changements, ingénieur brillant aimant les défis physiques et architectoniques et qui relève chacun d'eux sans épuiser la part de mystères qui l'entoure. La Californie passerait presque pour une terre tranquille avec ce projet de pont dans la ville de Coca, terne métropole que son maire voudrait voir enfin pétiller, une terre tranquille et ennuyeuse. Pourtant ériger là un tel monument, à la fois aérien et puissamment terrestre, va vite devenir une aventure, dévoratrice, perturbante, épuisante. Et le grand talent de l'auteur qui a choisi de suivre plusieurs lignes mélodiques, et ne nous y perd jamais, tient surtout à sa manière d'aborder tous les univers qui se croisent, d'analyser tous les enjeux sans écarter ce qui serait plus politique ou plus sociologique. Raconter un pont, c'est partir des soubassements jusqu'à son sommet, c'est expliquer comment la lourdeur se fait légèreté, comment l'homme, dépassé par ses projets, peut aussi en sortir plus grand. Mais c'est aussi observer la somme d'infinies bassesses, de tristes bêtises, de compromissions qui se font jour. Parce qu'elle a choisi un sujet monstre et que pour le raconter elle a trouvé un souffle, Maylis de Kerangal livre avec ce Naissance d'un pont un roman splendide et ambitieux, le genre d'objet littéraire à même de rassurer les inquiets. On devrait en reparler, ou alors c'est qu'il y a un vrai problème dans le palais des Lettres et que les piles de l'édifice flanchent dangereusement...


Maylis de Kerangal - Naissance d'un pont (Mediapart)
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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

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