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Moi, je n'étais pas raisonnable

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Une actualité de David V.
Publié le 02/12/2014

Ecarlate mercureLe nom de Christine Pawlowska ne devait plus dire grand chose à quiconque, car n'écrire qu'un livre sans trop s'en soucier au coeur des années 70 n'aide pas beaucoup la postérité. Mais il existe des lecteurs acharnés, des curieux infatigables qui n'ont de cesse d'arpenter les allées délaissées pour y redécouvrir des fantômes d'écrivains qui ont achevé leur oeuvre mais dont la voix pour peu qu'on l'entende semble n'avoir pas été abimée par le temps. Alexandre Fillon, critique littéraire incontesté, a ainsi offert à l'Editeur singulier (jeune éditeur qui a choisi de ne faire que des livres exquis, à suivre de près donc) un magnifique cadeau en l'invitant à ressusciter Ecarlate de Christine Pawlowska, un court roman paru en 1974 au Mercure de France et salué alors par une critique subjuguée, Claude Mauriac avouant l'avoir lu deux fois : "un chef-d'oeuvre. Quel genre ? Le genre chef-d'oeuvre. C'était ma seule objection. Effacée à la seconde lecture. Car j'ai lu deux fois ce petit livre violent, sauvage et pur". Le temps ne s'est pas montré impitoyable avec ce court texte qui ne fait pas sa quarantaine et les adjectifs de Mauriac fils nous semblent parfaitement dans la tonalité de ce que nous ressentons. Livre de l'adolescence vibrante et remuante, récit sur une de ces amitiés qu'elle peut engendrer entre deux filles qui n'ont encore ni les mots ni l'expérience pour décrire ce qui leur arrive, ce texte écrit par une gamine de 18 ans en a toutes les fulgurances et les beautés, tous les excès et les écarts. Sans repousser les parents qui ne sont jamais les ennemis, il y a chez elle un refus obstiné de se conformer au chemin qui l'attend. Même la tentative de suicide est teintée d'étrangeté : "Je n'avais pas envie de mourir, parce que la mort non plus ne me disait rien. Elle m'était aussi incolore, aussi fade et insipide que le reste. Mais pourquoi ne pas essayer ?" Décrits l'absence de sensations, la perte de soi, le tourment amoureux, l'envie de fuite, le sentiment de trahison le sont avec une langue sans afféterie qui explique sa force actuelle. L'ironie légère vient contrebalancer l'emphase ("c'était tragique et merveilleux"), et le drame, réel, nous rappeler que nous ne sommes pas dans une posture de circonstance. Alexandre Fillon a enquêté sur le parcours de cette demoiselle aux ailes brûlées qui n'aura même pas adressé son livre à un éditeur (c'est un prêtre de ses amis qui envoya au Mercure le cahier à spirales). On vous laissera le soin de méditer sur ce destin et ce livre unique.

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

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