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Nicholson Baker n'est pas toujours drôle.

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Une actualité de David V.
Publié le 24/08/2013
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Son dernier livre publié en France est même carrément sinistre et ne ressemble en rien à ceux qui ont fait de lui pour certains lecteurs français un auteur adulé (qu'on se souvienne de La mezzanine, d'A servir chambré ou du Point d'orgue). Quoique... Obsessionnel de l'observation et du classement, Baker a trouvé un sujet à la mesure de sa manie avec la deuxième guerre mondiale, vaste champ d'investigation et de paroles que son oeil inquisiteur a fouillé sans répit, un stylo à la main. S'interdisant tout romanesque, Human smoke est une entreprise d'historiographie unique en son genre qui vous bouleverse et vous impressionne mieux que toutes les analyses les plus pointues : chronologiquement, elle est constituée de paragraphes plus ou moins courts (jamais plus d'une page) qui, mis bout à bout et sans commentaires, forment une ligne continue visant à démontrer de quelle façon, insidieuse, la guerre s'est installée dans les esprits et a pu conduire à l'horreur absolue, comment des gens sains d'esprit ou cultivés ont pu se laisser gagner par le bellicisme, comment le concept de paix a pu être balayé sans ménagement par la convergence d'intérêts dissemblables. Tirées de quotidiens, d'échos diplomatiques, de journaux intimes, de correspondances, de déclarations radiophoniques, de compte-rendus, de souvenirs, que ce soit des puissants de ce monde ou de quasi anonymes sans souci de hiérarchiser en apparence (ce qui donne sa formidable puissance à son dessein, car il nous rappelle que la barbarie naît de millions de petits comportements individuels), ces séquences s'enchaînent inexorablement induisant chez nous la nécessité d'organiser ce faux chaos . « Cela n'avait duré qu'un court instant mais qui me fit mesurer avec quelle facilité les gens d'où qu'ils soient peuvent, en temps de crise, s'emporter malgré toutes les tentatives de conciliation. » Cette phrase de Zweig inaugure le livre et explique d'emblée le propos de Nicholson Baker sur ces moments de crise qui révèle les faces cachées de l'Humanité quand la force d'inertie est telle que plus rien ne peut l'interrompre. Son regard sur l'antisémitisme est à ce titre exemplaire de son analyse des lâchetés continues et des silences qui ont conduit à la Solution finale. Monstrueux jeu de dominos reliés par un souffle que le recul rend visible, l'extermination est dès lors perçue comme un torrent de mort dont la puissance est proportionnelle aux nombre de petits ruisseaux qui l'ont alimenté, phénomène mécanique nourri par une rhétorique dévastatrice. Bien sûr l'évidence du parti pris pacifiste de l'auteur saute aux yeux, il n'occulte cependant pas le dérisoire de certaines prises de position, notamment celle de Gandhi qui paraît planer à des hauteurs de naïveté confondantes. A rebours, Winston Churchill dont on découvre ici la fougue, la hargne, la méchanceté, la vanité et les obsessions, prend une dimension singulière qui nous oblige à l'admirer tout en le méprisant (car avant la guerre le bonhomme est odieux, belliciste et revanchard). Les méchants ne sont pas aussi caricaturaux qu'on a bien voulu nous les dépeindre et les justes vainqueurs pas aussi glorieux que leurs statues. C'est bien la vraie réussite de Baker dans ce livre qu'on ne peut plus lâcher une fois entraîné dans sa ronde infernale : nous obliger à réfléchir, à ne pas nous satisafaire de nos préjugés confortables qui nous évitent l'inquiétude. Tout passionné de démocratie se devrait d'aller y faire un tour, histoire de reprendre goût à l'Histoire qui n'est pas la propriété des historiens. Nicholson Baker le prouve avec méthode et subtilité.

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

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