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Octavio Paz, l'incandescent

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Une actualité de Véronique M.
Publié le 16/03/2016

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 Consacrer une vitrine "Poésie" dédiée à l'année du Mexique semblait un défi réalisable, tant le choix d'Octavio Paz relevait de l'évidence ! Ce premier choix allant (presque trop) de soi, cette gageure comporta heureusement quelques trouvailles qui nous ravirent : découvrir et faire partager, à côté d'un des Maîtres des lettres mexicaines, d'autres expressions plus contemporaines et/ou moins connues, comme sur ce blog hier le poète Homero Aridjis.

 Le mariage de ce double évènement (le Printemps de la poésie et le Mexique comme invité du Salon du Livre de Paris) nous donne l'heureuse occasion de retraverser les écrits de ce premier (et pour l'instant seul) Mexicain à obtenir le fameux Nobel en 1990 puis à recevoir en novembre dernier sa consécration dans la collection de la Pléiade, ce afin de commémorer les dix ans de sa disparition.

Né en 1914 à Mexico, le destin de Paz est déjà marqué par l'Histoire : son père embrasse la cause révolutionnaire auprès de Zapata en 1910 et auprès de son grand-père, écrivain, le jeune Octavio va puiser la matière de son premier recueil de poèmes rédigé et publié à 19 ans (l'influence de Mallarmé et de Gongora, notamment, y est grande). La conscience de ses racines à la fois espagnoles et indiennes va définitivement nourrir et décider pour une grande part de sa vie et de sa création : sa carrière de diplomate dans le monde entier (en tant qu'ambassadeur du Mexique) va creuser ce syncrétisme de cultures, de philosophies et de spiritualités multiples qui imprègnent tant son oeuvre, à l'image de son frère argentin Borges. Par exemple, comme les titres l'indiquent, Versant Est (1962) regroupe son oeuvre écrite en Inde, L'Arc et la lyre révèle ce pont entre Orient et Occident,  tandis que son indémodable et magnifique chef d'oeuvre Le labyrinthe de la solitude (1957) tente de traduire la complexité de la nature humaine à travers l'identité mexicaine elle-même plurielle, composée d'héritages antiques tout autant que mythiques et mythologiques. Sa filiation se situe également du côté du surréalisme d'André Breton qu'il rencontra seulement en 1945 mais dont il reconnut l'influence décisive qui se retrouve dans Aigle ou soleil (1951) ou Pierre de soleil (1957) (repris dans le recueil Liberté sur paroles, 1935-1957). De ses voyages en Orient, il sera durablement marqué par la philosophie bouddhiste et traduira le poète japonais Bashô . Ses liens avec l'art s'étendent à la peinture : citons Pierre Alechinsky, Adami, Miro et Tapies qui ont illustré ses poèmes.

Cette synthèse de contradictions (le poète Claude Roy a parlé de la richesse de sa "pensée-carrefour" ) forment le coeur (l'essence ?) de l'homme et de l'écrivain. Son engagement initial aux côtés des républicains pendant la guerre d'Espagne (il se lie d'amitié avec Neruda), puis sa critique du castrisme l'amène à s'éloigner plus tard du communisme : il est rejoint en cela par un ancien marxiste, le Péruvien Mario Vargas Llosa qui saluera, à la mort de Paz en 1998, la disparition d' "une des plus grandes figures de la culture contemporaine en tant que poète, essayiste, penseur et conscience critique [qui] a laissé une trace profonde, des admirateurs et des adversaires [...] " .

Dans L'Autre voix, Octavio Paz nous donne à entendre une  juste défense et définition de la poésie qui ne souffre d'aucune protestation : "La poésie est l'antidote de la technique et du marché. Dans les temps à venir, voilà quelle pourrait être sa fonction. Rien de plus ? Rien de moins. " (page 172)

 En France, il fut notamment traduit par Benjamin Péret, Roger Munier, Roger Caillois, Jacques Roubaud et Claude Esteban qui signe notamment une très belle préface de Versant Est (Poésie/Gallimard), idéale introduction à la poésie pazienne... C'est dire que l'héritage de sa plume flamboyante n'a pas fini de perdurer et de rayonner. Car on voit combien l'élément feu/flammes et ses corollaires inspiration (feu sacré) /éros sont effectivement un des leitmotive de son imaginaire.

Mais laissons bien entendu le dernier mot, en guise d'ouverture, au poète dans ce poème éponyme "Le feu de chaque jour"  :

 

"Comme l'air

                    dresse et dissout

sur les plages de la géologie,

sur les terrasses planétaires,

ses édifices invisibles :

                                      l'homme

Son langage est à peine un grain,

mais brûlant

                     contre la paume de l'espace.

Syllables qui sont incandescences.

Qui sont plantes, aussi :

                                        leurs racines

fracturent le silence,

                                      leurs branches

bâtissent des abris de sons.

                                               Syllabes :

elles se nouent et se dénouent,

                                                     jouant

aux ressemblances et aux dissemblances.

Syllabes :

                mûrissant aux fronts,

fleurissant aux bouches.

                                          leurs racines

boivent la nuit, mangent l'éclat.

                                                      Langages :

arbres incandescents

aux feuillages de pluie.

 

Végétations d'éclairs,

géométries d'échos :

sur la feuille de papier

le poème se lève

                           comme le jour

sur la paume de l'espace.

(extrait du recueil Le feu de chaque jour, page 144 ; Poésie/Gallimard)

 

 

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