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Ormuz, le premier détroit

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Une actualité de David V.
Publié le 24/07/2013

Il n'est pas certain que le titre du prochain livre de Jean Rolin à paraître aux éditions P.O.L soit tout de suite riche d'évocations à celui qui s'en approchera : Ormuz ? serait-on tenté de s'interroger. Ce nom sent bien l'Orient, le vrai, mais lequel ? Et puis de vagues réminiscences d'actualité voire de vagues souvenirs de géographie nous font tourner le regard vers ce détroit qui permet l'accès au golfe persique, ce qui laisse entrevoir aussitôt des questions stratégiques cruciales : l'Iran d'un côté, les pays arabes de l'autre, les Américains au milieu qui patrouillent sur une flotte très imposante, c'est bien un de ces endroits où le monde joue à se faire peur, s'imagine en guerre, où les armes lourdes et chères se sentent à leur place, et où on devine que les rares habitants n'en mènent pas large (quelques dizaines de kilomètres entre le Sultanat d'Oman, les Emirats arabes unis et le pays des mollah). En creusant un peu le sujet, on trouve inévitablement du pétrole. Et du sable, beaucoup de sable. Bref, un endroit idéal (et partant très beau, comprend-on assez vite) pour retrouver Rolin l'arpenteur, aussi à l'aise dans un hôtel en bordure de périphérique que dans un Ibis du bout du monde. C'est en tout cas là qu'il a choisi de nous transporter et il est plutôt amusant d'avoir découvert ce livre en période de grosse chaleur, suivant à grosses gouttes ses déambulations persiques et souriant de ses aventures et du ton unique qui est le sien, mélange d'auto-dérision légère et de scepticisme érudit. Ormuz est un livre qui vous file entre les doigts, comme du sable s'écoulant d'une main, comme de la cire fondant au soleil. Et ce n'est bien entendu pas un hasard si le personnage central en est un certain Wax, figure improbable que nous allons croiser puis perdre de vue, fil rouge intermittent qui se fond dans les nuées et ressurgit sans prévenir : c'est un improbable ami du narrateur qui n'est pas dupe de sa mythomanie, de ses délires, des trous dans sa biographie, de ses ambitions et de ses défis souvent imaginés au sortir de belles cuites. D'ailleurs c'est Ormuz qui est l'objet de son dernier délire puisque notre homme qu'on croit savoir ancien nageur d'élite, a décidé de traverser à la nage le fameux détroit (au moins 40 km...). Le narrateur, peut-être Jean Rolin (après tout il n'y a pas écrit "roman" en couverture), ne va pas être seulement le témoin de cette tentative mais son auxiliaire puisque lui revient la vague mission d'en assurer le récit mais aussi les repérages, les contacts, les analyses stratégiques (il faut savoir dans quel bain on va tremper ses pieds, et l'eau est souvent goudronneuse)... Comme nous ne sommes pas dans un livre d'aventure, Dieu merci, rien ne se passe comme prévu et d'ailleurs rien ne se prévoit, ni les apparitions du fumeux Wax, as de la fuite imprévue, ni les réactions des autochtones qui ont un peu de mal à saisir qui sont ces occidentaux qui posent beaucoup de questions. Tout le livre tend vers cet exploit à l'horizon et tout, sans arrêt, nous en éloigne : ce sont ces déambulations, ces repentirs, ces réflexions qui en constituent la matière. Raconter un territoire en nous faisant croire à un objectif est la vraie trouvaille de Rolin qui, comme personne, sait narrer l'éphémère des voyages, leur étrangeté, leur trivialité parfois, leur incongruité souvent. Pas d'histoire, mieux : des dizaines. Pas de décor, mieux : des paysages ahurissants, des lieux qu'on croirait indicibles s'il n'y avait le charme de cette prose serrée et faussement nonchalante. Comment expliquer sinon qu'on rentre dans un livre de Jean Rolin avec l'assurance qu'on ne le lâchera pas, quand bien même les vicissitudes de la diplomatie orientale, les souvenirs de guerre, les analyses de conflits nous échappent ? Est-ce que Wax se décidera enfin à trouver la plage idéale pour accomplir son défi absurde ? Rendez-vous dans Ormuz, à paraître fin août, après les grandes chaleurs...

photo Gilles Mingasson/POL

   

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