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Payé, nourri, blanchi

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Une actualité de David V.
Publié le 13/09/2014

denis michelisLe héros (héros, vraiment ?) du premier roman de Denis Michelis est exaspérant. C'est sans doute ce qui contribue à rendre son livre si impressionnant . Accueilli au coeur de la Forêt plantée chez Stock par Brigitte Giraud où on s'émerveille de la qualité du bois qu'on y chauffe, La chance que tu as possède un charme troublant qui vaut autant par la langue choisie, qui utilise avec justesse ces clichés tellement usés qu'ils prennent sens quand on les utilise dans un contexte étrange, que par le parti pris narratif qui ne dévie pas de son axe inquiétant : nous sommes dans un fantastique qui ne s'avoue jamais, dans un cauchemar qui ne se laisse pas attraper. Pourquoi le jeune homme que l'on nous confie au départ, trimballé par ses parents (mais lui-même doute de leur identité) aux portes d'un domaine qui abrite un fameux restaurant dont il va faire partie du personnel de service (quelle chance, lui dit-on, alors qu'il n'a aucune expérience), pourquoi diable proteste-t-il si peu quand on le malmène, le rabroue, le spolie, l'insulte, le bizute ? Car rien ne lui est épargné, pas la moindre humiliation, la moindre injustice, la moindre avanie. Il est en enfer et on ne lui a rien dit. On ne se prive pas cependant de lui signifier la chance qui est la sienne : nourri, logé, blanchi, une place en or.  Les seules mains secourables se font vite avides d'un corps dont personne ne nie la beauté et sans que cela lui vaille le moindre adoucissement de sa peine. Tout en tension, avec de brusques relâchements auxquels en s'accroche en espérant naïvement être tiré de la simple horreur décrite, le roman avance. Qu'on se rassure, nous ne sommes pas dans une énième dénonciation des ravages du management moderne et des cruautés déstructurantes qu'il provoque (le management (le mot immonde n'existait pas encore) terrible dans les hôtels et restaurants a été amplement décrit, qu'on se souvienne du chef-d'oeuvre de Raymond Guérin, L'apprenti). Non, nous gravitons dans une ambiance qui plaquerait sur un décor de Bunuel une intrigue à la Mandiargues, le tout dans une écriture sans maniérisme qui contribue sans nul doute à la réussite du projet. Inutile de dévoiler jusqu'à quelles extrémités le malheureux sera conduit, la pente est fort raide. Par ailleurs, on ne dira pas le rôle que joue la forêt dans ce livre ; on se félicitera en revanche de découvrir un nouveau très bel opus dans la forêt, une collection aussi verte que vertigineuse.

http://youtu.be/61TsQANZC1s

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

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