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Polaroids

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Une actualité de David V.
Publié le 24/11/2014

Gaelle BantegnieLa dernière usine Polaroid fermera ses portes dans pas longtemps, l'ère de l'instantané ayant cédé le pas à celle du numérique (vous savez, ces photos qu'on accumule sur son disque dur et qu'on ne développe jamais...), et un jour prochain on pensera avec un brin de cette émotion factice encouragée par les marchands de nostalgie à ce temps où l'on découvrait le plaisir de ne plus attendre. Les ex-fans de sixties ont beau jeu de pleurer le temps des idoles car se pencher sur les années 80 relève de la franche gageure : comment en effet produire du beau avec cette époque où le clinquant tenait lieu de religion ? Une décennie peut-elle susciter à elle seule le décor et l'objet d'un livre qui ne soit pas une description sociologique ? C'est le pari qu'a voulu relever Gaëlle Bantegnie dans son premier livre France 80 tout juste paru dans la collection L'arbalète, l'un des laboratoires littéraires de Gallimard. Et de laboratoire il semble bien en être question dans ces deux cents pages où sont disséqués les reliefs et les couleurs d'une époque qui a vite fané, qui s'est vite érodé sous l'effet de la vitesse. Le parti choisi par l'auteur est le refus du lyrisme, de l'émotion ou de la compassion : l'invasion des marques et des sigles donnerait presque le tournis ou pire, la nausée : nous avons donc vécu ça ?... Et nous en vivons le prolongement dans cette trivialité d'un monde où l'objet impose sa présence sans recours. La bonne idée de Gaëlle Bantegnie est d'avoir deux figures hautement mineures de cette époque, deux microscopiques univers, celui d'une adolescente, Claire, que l'on voit grandir sinon mûrir, et celui d'un homme, Patrick, VRP sans relief mais pas sans charme, que l'on voit rétrécir sinon mincir. On pensera bien entendu aux inévitables Choses de Perec, à Walter Lewino aussi si on a meilleure mémoire, à tous ces livres qui jalonnent l'histoire de la littérature contemporaine et qui explorent ce qui n'a pas de profondeur, notre monde d'images et de marques pour y voir se débattre des destins qui gagnent en universalité morose ce qu'ils perdent en singularité atroce. Car s'il y a de la cruauté, elle est légère et passagère, elle est fugace comme un écoeurement dont on se remet. La vie de la petite Berthelot est celle d'une ado, moins bête que ses parents voudraient le croire : elle ne projette pas d'entrer à la Poste, elle aimerait séduire le vendeur ambulant, elle rêve un peu, beaucoup, pas trop au bout du compte.. Celle du vieillissant Chéneau ressemble à s'y méprendre à un personnage capté par le magazine Strip Tease qui comble nos étés (sauf quand il rediffuse...) : les boîtes de nuit, la voiture qui ronfle, les chambres d'hôtel sans cachet, les séductions rapides, les ambitions médiocres. Gaelle Bantegnie joue avec les temps, omnipotente, omnisciente, nous renvoie sans vergogne dans le futur de l'un ou de l'autre, dans leur passé, brisant la chaîne chronologique comme si ses personnages possédaient si peu d'étoffe que les y propulser ne détruira pas leur matière romanesque. Certains s'ennuieront à ce livre culotté et obsédant ; d'autres au contraire salueront le culot obsédé d'un jeune auteur qui ne lâche jamais ses proies et nous renvoie sans ménagement vers notre propre et pauvre petit passé fait d'objets depuis longtemps égarés ou jetés.Notre camp est choisi, même si Jacques Martin, après tout, ne nous manque pas tant que ça.

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

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