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Poulet grillé

1994_poulet-grille
Une actualité de Véronique M.
Publié le 16/03/2016
brooklyn-requiem.jpg "En arrivant à New York, j'ai pas été déçu, loin de là : tout y était gueulard, dingue, féroce. Bref, j'ai adoré. "(page 53)

Celui qui parle s'appelle Matt O'Shea un"garda", soit un gardien de la paix irlandais, qui rêve d'être "cop", c'est-à-dire flic américain... Chez Ken Bruen, l' american way of life se transforme en satire grinçante (voir Cauchemar américain - Gallimard, 2008) dans lesquelles les personnages jouent leur rôle de diables à la perfection. Et au rayon polar, oui, on adore Ken Bruen !

Plus connu pour ses séries chez Gallimard mettant en scène le privé magnifiquement désespéré (et désespérément magnifique) Jack Taylor dont l'avant-dernier opus, La main droite du diable s'est vu récemment consacré Grand prix de littérature policière 2009 (voir à ce propos notre blog) et pour les enquêtes des inspecteurs Roberts et Brandt (alias R&B), Ken Bruen nous fait délicieusement patienter avec des polars hors-série parus pour la plupart chez Fayard.

 

une-pinte-de-bruen.jpgC'est le cas ce mois-ci avec tout d'abord Une pinte de Bruen qui réunit les premières tentatives littéraires de notre auteur, quelques nouvelles et deux courts romans jusqu'alors inédits en France (il s'agit ici seulement d'un premier volume, un second devrait suivre) mais qui contiennent en germe presque tous les ingrédients qui feront la renommée de cet écrivain irlandais plutôt prolifique. On y reconnaît les refuges forcément fascinants et abîmants (la trinité "religion, alcool, femmes") de ses personnages ainsi qu'un style déjà inimitable : corrosif et littéraire, car se plonger dans son univers, c'est se risquer à être bousculé tant par des antihéros impolitiquement corrects que par leurs re-lectures des maîtres du "noir", et dans tous les sens du terme (David Goodis, Jim Thompson, mais aussi Pascal, Kierkegaard, Rilke, Baudelaire, ...).

La seconde parution simultanée chez Fayard retient ici notre attention  sans que soit présente la même densité que ses séries où le lecteur s'attache à des trajectoires pavées d'incertitudes et attend fiévreusement la prochaine traduction, mais se lit comme un hors d'oeuvre pour lequel les fans retrouveront la verve de Bruen et les découvreurs l'envie d'aller voir plus loin dans la passionnante bibliographie de l'auteur. Dans Brooklyn Requiem, le policier au NYPD Kurt Browski (notons au passage que ses initiales sont les mêmes que celles de son créateur...) voit débarquer d'un mauvais oeil un gosse, Matt O'Shea, que sa hiérarchie lui impose comme coéquipier. Surtout que Browski a des secrets qu'il ne va pouvoir garder longtemps : s'il doit son surnom Barka à la barre-k, "courte pique en acier très efficace pour éliminer les criminels", c'est parce qu'il sagit d'un flic ripoux prêt à toutes les violences pour sauver sa peau et surtout celle de sa soeur Lucia, handicapée mentale dont la protection nécessite de marchander avec la mafia locale.  Mais Matt n'est pas non plus le morveux facilement impressionnable qu'il paraît et se révèle plus doué en horreur que prévu, imposant à son protecteur un respect total... Bien mal lui en prend, car chez Ken Bruen, nul manichéisme ne règne et il faut bien avouer que l'immoralité de ses personnages est jubilatoire ! Car derrière la façade de séducteur, Matt s'avère un prédateur redoutable et indiscernable qui, en pleine crise d' "extravague", étrangle les jeunes femmes à l'aide... de son chapelet vert, un symbole de l'Irlande s'il en est ! Tout bascule pour Nora qui va tomber sous son charme ainsi que pour le véreux Barka le jour où Matt fait la connaissance de la belle Lucia et de son cou immaculé, irrésistible. Devenu superflic le jour et l'impuni Etrangleur de Brooklyn, la route de Shea va croiser dans la dernière partie du roman un adversaire de taille typiquement "bruennien" à savoir Joe Mulloy, frère de Nora, ex-flic new-yorkais reconverti dans les enquêtes et, occasionnellement, dans l'écriture.

Tout, chez Bruen se déguste comme une pinte ou un whiskey bien sec : le style rapide va droit à l'essentiel et provoque une décharge d'adrénaline bien caractéristique qui n'est pas sans aménité ni tendresse pour ses créatures qui touchent souvent le fond (du verre !) non sans toucher le coeur des lecteurs et donne souvent envie d'écluser quelques vers de plus tant les références à la littérature sont encore ici tout aussi délectables.

Pour finir, je ne résiste pas au plaisir de partager l' "épiphanie" joycienne (double clin d'oeil puisque Shea nous apprend  que Nora était le prénom de la femme de l'écrivain irlandais et que sa fille également internée  s'appelait Lucia) de Joe Mulloy, certainement un des doubles cachés dont Ken Bruen a le secret et qui peut tout aussi bien se lire comme une épitaphe pour tous ses personnages, l'écrivain ou la littérature -noire- en général  :

"Sa soif d'investigation s'étancherait par le canal de l'écriture.

Il voulait écrire et se servir des mots pour traquer la fange." (Brooklyn Requiem, page 209)

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?