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Qualité suisse

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Une actualité de David V.
Publié le 24/11/2014

Maurice RenardLes éditions Infolio installée près de Lausanne en Suisse et qui sont riches d'un conséquent catalogue de près de 400 titres nous gratifient en cette rentrée de trois excellents livres qui mériteraient de ne pas passer inaperçu. Frédéric Saenen rencontre déjà un joli succès avec son Dictionnaire du pamphlet qui allie le mérite de le concision et de l'exhaustivité en deux cents pages riches de quelques dizaines d'entrées sur ces écrivains qui vieillissent souvent mieux que les autres, les pamphlétaires, une spécialité française héritée du bouillonnement révolutionnaire. Genre protéiforme qui évolua sans cesse, le pamphlet est avant tout un écrit de circonstance qui puise dans la révolte contre l'instant ou le temps sa puissance, d'où pour certains auteurs des apparitions occasionnelles dans ce domaine, des intrusions avant retour au calme. Regrouper ou thématiser ces auteurs a semblé pour le moins illusoire à l'auteur éclairé de cet opus indispensable, il a donc pris le parti de l'alphabétisme, nous permettant ainsi de circuler et de rebondir dans ce joyeux panorama de la colère en écriture. L'énervement passionné peut donner du talent quand le style est de la partie et ce volume nous le prouve. On conseillera donc à chaque amateur de rhétorique excessive de s'en munir, ce sera le début d'un voyage riche dans les rayons d'une bibliothèque qui reste à bâtir, celle de la fulmination.

Moins agité, Maurice Renard est désormais un auteur du domaine public, ce qui permet à beaucoup d'éditeurs de ressusciter des romans qu'on ne trouvait guère que dans un volume de la collection Bouquins de 1990 préfacé par le formidable Francis Lacassin. Volume par volume ce grand auteur sera peut-être plus accessible et multipliera ses lecteurs trop peu nombreux. Corti avec Le Docteur Lerne, Ombres avec L'invitation à la peur, plus tôt Les Moutons électriques avec Les mains d'Orlac, avaient permis de renouer avec le style parfait d'un maître du fantastique et de l'horrifique, un romancier inventif qui avait gagné à sa cause un large public épaté par son sens de l'invention et sa maîtrise narrative. Infolio a choisi Le péril bleu, publié en 1910, pour nous prouver l'étendue des qualités de cet écrivain disparu à l'aube de la deuxième guerre mondiale. Car le charme incroyable de ce roman d'aventure est qu'il parvient à conjuguer dans une même trame et sans jamais que l'un nuise à l'autre, trois genre littéraires souvent incompatibles : le fantastique, le policier et la S.F. Ce qui souffle avec évidence dans l'univers de Renard c'est son incroyable modernité, comme le souligne le préfacier Denis Bertholet - à noter chez Infolio la présence d'excellentes préfaces dans chaque réédition - : pas de grand spectacle, plutôt de la suggestion ; pas de délire, plutôt de la logique ; pas de faute de goût, plutôt de la subtilité. C'est que la grande force de l'auteur résidait aussi dans l'étendue de sa gamme qui le voyait aussi à l'aise (quoique moins original) dans le roman psychologique que dans le roman d'aventure. Il pouvait ainsi glisser d'un niveau d'écriture à l'autre et fortifier des histoires qui en apprendraient aux auteurs américains qu'on loue parfois exagérément. A découvrir donc sans retard quand la modernité de notre rentrée littéraire vous paraîtra un peu vaine...

Autre redécouverte et plus inattendue, celle de Félix Vallotton, unanimement reconnu pour son oeuvre picturale de graveur et de peintre et fort négligé dans le domaine romanesque. Il y a pourtant élaboré deux romans qui prouvent qu'un relatif amateurisme dans un domaine peut offrir de superbes surprises (et on sait des écrivains qui font de magnifiques peintres du dimanche). Phébus avait réédité La vie meurtrière, le plus connu des deux, Infolio se concentre sur Corbehaut, paru de manière posthume et qui met en scène un écrivaillon obsédé par une commande de roman-feuilleton ayant trouvé refuge dans un obscur village de bretagne dont il va découvrir la simple noirceur, la triste grisaille et la sordide pâleur. A la manière d'un Jules Renard qui broierait du noir, Vallotton nous installe dans un quotidien dont il nuance peu à peu les reliefs, habile à nous installer dans un paysage sans lumière. Est-ce son talent de peintre qui lui donne cette qualité ou nous qui le sachant graveur lui trouvons cette habileté ? Il n'empêche que le plaisir que l'on prend à la lecture de ce texte parcouru de portraits lapidaires et vitriolés est manifeste. Il y traîne comme un parfum de Bove qu'on aurait exilé sur une grève avec une palette plus riche mais un désespoir semblable. Que nos jeunes peintres du dimanche de rentrée littéraire en prennent de la graine (ou jette leurs pinceaux...)

Bref, en trois livres, les éditions Infolio nous prouvent qu'elles ont toute leur place sur nos tables où nous les attendons désormais avec impatience.

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

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