Chargement...
Chargement...

Quitter (la) Zone

2077_quitter-la-zone
Une actualité de David V.
Publié le 21/09/2013

 

Et puis il fallut abandonner (la) Zone. Sortir du précédent livre de Mathias Enard n'a pas été facile, nous nous en souvenons, se déprendre du rythme de son roman, de sa folie narrative. Nous tenions un ouvrage ambitieux et le quitter nous faisait deuil. Mais passé le temps de la symphonie, qu'allait nous offrir l'auteur pour, tout en gardant ce souffle impressionnant, trouver une nouvelle mélodie à nous placer dans l'oreille ? La réponse est de très haute tenue avec Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants qui paraît le 18 août prochain chez Actes Sud, un texte plus ramassé qui pourrait passer pour un roman historique si nous n'avions pas lu La Semaine sainte d'Aragon qui en exergue, nous met en garde contre ce genre trompeur. D'Histoire il en est question en effet puisque le héros est Michel-Ange, le génie de la Renaissance, transporté dans un épisode de sa biographie, un coin obscur de sa vie dont va s'emparer Enard pour y peindre une toile dont le motif est notre rapport à la beauté et à l'inspiration. A l'origine il y a cette disparition du sculpteur qui quitte Rome après s'être fait éconduit par Jules II, le pape bâtisseur et guerrier qui ne veut pas honorer sa dette envers le créateur du David et de la Pieta. Ulcéré, il a rejoint Florence et fait le mort, en espérant néanmoins un repentir, sonnant et trébuchant, du monarque en robe car aussi fier qu'il soit il craint la mort dont peut le punir le prélat, il craint la ruine, il craint l'oubli. Petits mystères de la vie des grands hommes, cet homme épris d'absolu note chaque jour ses achats, ses dépenses et s'accroche à des listes qui nous semblent dérisoires, mais qui éclairent d'une étrange lumière ce génie orgueilleux et inquiet. Et puis, il reçoit une surprenante invitation d'un Tout puissant seigneur, le Sultan ottoman Bajazet (c'est ainsi que les Français le nommeront) qui rêve d'élever un pont entre Constantinople à sa partie orientale encore chaotique, un monument qui relierait avec splendeur les deux continents ennemis. Leonard de Vinci, sollicité, a échoué avec un projet techniquement avancé mais sans grâce, le Prince de la Sublime Porte n'appréciant pas la maquette qu'il juge laide. C'est l'argument qui va décider Michelangelo qui n'est pas architecte, ou tout au plus d'un tombeau papal, à accepter l'invitation puis affronter six jours terribles de mer pour découvrir cet Orient qu'il n'est pas loin de honnir. La curiosité n'est pas son fort, il peut rester enfermé toute la journée à dessiner des esquisses, des portraits d'hommes qui l'ont ému et c'est sans ferveur qu'il se rend à Sainte-Sophie qui va néanmoins  le bouleverser (et dont il se souviendra au moment de reprendre les travaux à Saint-Pierre de Rome). Son drame est qu'il ne parvient à rien, que son esprit ne conçoit pas ce pont, que son génie - mais il ne croit pas au génie, juste au travail nous apprend-on lors d'une très belle scène ou le peintre montre qu'on devient peintre en dessinant indéfiniment sa main, puis son pied, puis son propre visage - est inopérant devant ce défi, cette gageure de rassembler par un monument aérien et solide deux terres en guerre et en ignorance pour encore de longs siècles. Mais si sa main ne trouve pas très vite le chemin de la grâce attendue, son corps en revanche se fait sensible à la sensualité des lieux, de la langue, de la poésie. Un bouleversement le saisit qui le conduira à la tragédie. Celle qui attend Buonarotti le poursuivra toute sa vie, jusque dans ses sonnets, c'est l'idée de Mathias Enard que ce drame éprouvé jeune en pays lointain et dont toute l'oeuvre portera la trace secrète. Il ne reste plus rien du pont de Michel-Ange emporté dès ses débuts, croit-on, par un terrible tremblement de terre mais son absence, son "irréalisation" hantera longtemps, on peut le présumer avec Enard, son créateur vite enfui. Soixante plus tard, au moment de céder en laissant derrière soi des statues sublimes, des monuments glorieux, une fortune reconquise, la cicatrice sera toujours là. Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants, placé sous le signe de Kipling, est un grand roman et sa brièveté ne le rend que plus intense.

Mathias Enard sera à la librairie Mollat le mercredi 8 septembre et ce sera un plaisir de l'entendre évoquer ce superbe roman qui nous permet aujourd'hui de penser que l'on pouvait quitter Zone sans crainte.

Mathias Enard (photo AFP Horvat)

Bibliographie

Abonnement

Derniers articles du blog "Ces mots-là, c'est Mollat" envoyés chaque semaine par mail

Contributeurs

Marilyn (124)

Libraire, lectrice, mais pas liseuse. @MarilynAnquetil

Emilie (119)

"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

Véronique M. (119)

Une libraire qui aime les chats (surtout le sien !), vénère Proust, et est capable dans un grand éclectisme de se régaler avec un essai critique pointu, un recueil de poésie ou un bon polar !