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Raymond Carver à l'honneur

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Une actualité de Fleur Aldebert
Publié le 24/11/2014

ray-carver1.jpgQuand les auteurs se libéraient de leurs éditeurs... Après la publication du rouleau original du mythique Sur la route de Jack Kerouac, abondamment relayée par la presse (1), c'est au tour de s nouvelles de Raymond Carver d'être rééditées dans un format beaucoup plus généreux que celui préconisé - comprendre imposé - par son éditeur initial en 1981 (2) et publiées en français sous le titre Parlez-moi d'amour (What We Talk About When We Talk About Love). En effet, les dix-sept nouvelles de ce recueil ayant récemment fait l'objet d'une réédition plus en conformité avec le manuscrit original de Carver, L'Olivier publiera à la rentrée cette version inédite intitulée Débutants (Beginners) et en profitera pour rééditer en grand format la version qui faisait foi jusqu'alors, de sorte que les plus curieux d'entre vous auront tout le loisir de se livrer à un travail de comparaison.

En tant que lecteur, on peut dès lors se demander si ces courts textes survivent à l'épreuve du temps, et si la réputation de grand nouvelliste dont jouit depuis longtemps leur auteur est vraiment méritée. Car il est incontestable que Raymond Carver fait partie de ces noms que les critiques versant dans le name-dropping aiment à mentionner systématiquement dès qu'il s'agit de rendre compte du moindre recueil de nouvelles, donnant parfois l'impression à ceux qui ne l'ont pas lu d'être de véritables béotiens. Et bien, n'ayons pas peur de le clamer haut et fort aujourd'hui : ils ont raison ! Au risque de schématiser, force nous est bel et bien de reconnaître la virtuosité de ce collègue et ami de John Cheever. L'auteur de Tais-toi je t'en prie excelle dans la mise en scène de personnages (souvent masculins) qui ont tout perdu. Déjà au bout du rouleau, ou plus très loin, on sent que plus rien ne les atteint. Pour reprendre le schéma - bien connu outre-atlantique - des cinq étapes du deuil que l'on doit à Elisabeth Kübler-Ross (3), les stades du déni, de la colère et du marchandage sont loin derrière ces âmes en peine, qui oscillent désormais entre dépression et résignation face à une séparation soit imminente, soit entérinée (4). Autre signe distinctif, l'alcool s'impose rapidement comme un trait d'union qui traverse l'ensemble du recueil, fait relativement peu surprenant quand on se penche sur la biographie de notre homme (5). En définitive, le lecteur n'a d'autre choix que celui d'être complètement happé par ces histoires toutes plus sombres les unes que les autres, et de s'incliner devant le talent de leur auteur pour saisir les contours d'un quotidien sans saveur. Les adeptes de Carver seront d'ailleurs heureux d'apprendre que la publication de Débutants n'est que la première étape d'un véritable projet éditorial - rééditer l'intégralité de son oeuvre en une dizaine de volumes d'ici 2012. On ne déplorera qu'une chose pour l'instant : quel dommage que la traduction soit aussi malheureuse !... Enfin, comme l'a si bien dit l'un de nos clients réguliers, le propre d'un chef d'oeuvre, c'est précisément de résister à la traduction, quand bien même celle-ci n'est pas à la hauteur de nos espérances. Alors n'attendez plus (6), et venez (re)découvrir ce virtuose de la nouvelle !


(1) A cet égard, un article publié dans Le Télérama explique de façon très claire les raisons qui ont présidé à la publication de ce texte fondateur. (2) L'éditeur dont il s'agit n'est autre que Gordon Jay Lish, écrivain à ses heures, et employé de la célèbre maison d'édition Alfred A. Knopf pendant près de vingt ans. Si Raymond Carver est sans conteste celui de ses auteurs qui a le mieux percé, on n'oubliera pas pour autant son rôle dans la carrière de Cynthia Ozick et dans celle de David Leavitt, pour n'en citer que quelques uns. (3) Elle a présenté ce que l'on appelle aujourd'hui le modèle Kübler-Ross dans un essai intitulé On Death And Dying, publié en 1969. (4) Si vous n'avez pas le moral, un conseil, remettez cette lecture à plus tard, surtout si la cause de votre manque d'entrain a quelque chose à voir avec une rupture sentimentale ! (5) Son père était très porté sur la bouteille, et lui-même a sombré dans l'alcool, à l'instar de Cheever. Il s'en est sorti grâce aux Alcooliques Anonymes, groupe d'entraide auquel il fait référence à plusieurs reprises dans Débutants. Sa mort n'a cependant rien à voir avec la boisson, vu qu'il a succombé à un cancer du poumon. (6) Enfin un tout petit peu tout de même, dans la mesure où Débutants et Parlez-moi d'amour ne paraîtront que le 9 septembre...
F.A.

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