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Religion urbaine

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Une actualité de David V.
Publié le 15/08/2013

Chaque livre de Philippe Vasset représente une expérience assez unique et on se réjouit que rien ne détourne cet auteur du sillon qu'il trace avec patience depuis une dizaine d'années, suivi par Fayard qui tient là le créateur de l'un des univers les plus singuliers de la littérature française d'aujourd'hui pour lequel on espère un jour la reconnaissance par un public plus vaste. La conjuration qui paraît en août est sans doute le plus abouti et partant la plus inquiétantes de toutes ses créations. On y retrouve son obsession pour les parties blanches de l'univers urbain, ces espaces que l'Institut Géographique National renonce à informer sur ses cartes, laissant à l'explorateur le soin d'y faire des découvertes : ce sont des zones abandonnées, des friches, des lieux inhabités ou inhabitables, des terrains défendus. La ville et les hommes s'y révèlent parfois plus que les lieux saturés de signes au milieu desquels nous évoluons. Vasset dispose d'une connaissance ahurissante des failles urbaines auxquelles il applique des méthodes d'investigation qui fascinent, à la limite de l'expérience artistique ou plastique. Son nouveau livre se sert de ce matériau pour bâtir une hypothèse narrative captivante, mettant en scène un "extrémiste" de la ville qui a choisi la marge comme mode de vie et arpente Paris par ses interstices et ses brèches dans lesquelles il se glisse. Accomplissant des "promenades paranoïaques", se livrant à des analyses interprétatives constantes, il rêve de bouleverser le plan de la ville pour qu'elle excède ses limites mais se heurte à la résistance de la cité : "la capitale était pour moi une sorte de livre de chevet, une trame familière que je ne cessais d'organiser en formes nouvelles. C'était mon corpus, la seule science dans laquelle je pouvais me targuer d'être docteur". La chance de ce décalé encyclopédique qui ne partage pas son savoir va se manifester dans l'improbable figure d'André, auteur à succès de thrillers politico-financiers, dont il  devient le factotum, le documentaliste, le chercheur, pour servir son grand dessein : inventer une nouvelle religion dont il faut imaginer jusqu'aux arcanes. Sa connaissance de la ville lui permet d'envisager une succession d'hypothèses en terme d'implantation (les sectes fleurissant plus volontiers dans les zones marginales et périphériques) et de rituels (qui nécessitent des lieux stimulants comme la forêt de Georges Bataille et de son énigmatique et inviolé groupe Acéphale). Mais les exigences d'André, personnage ambigu, obligent notre arpenteur à repousser sans cesse les limites de son imagination et de ses explorations, le poussant même à apprendre les techniques de l'effraction afin de pouvoir s'introduire partout et plus seulement dans les supermarchés abandonnés, les sous-sols inaccessibles, les immeubles désaffectés, les lieux en attente de démolition ou les futures ruines de projets stériles. Plus il avance dans une quête qui devient personnelle et dépasse les desiderata confus de son patron fantasque, plus il entreprend d'investir le monde "actif" afin de s'y fondre : c'est dans de grands bureaux qu'il s'aventure, vivant aux crochets de sociétés dont il est le passe-muraille, au milieu des employés mais devenu invisible, comme si l'ascèse du mode de vie élu avait des conséquences sur sa structure corporelle. Le livre de Philippe Vasset est un voyage au coeur de notre civilisation qui remplit le vide avec frénésie en laissant des trous d'air où l'oxygène qu'on respire a les effets et les vertus d'une drogue dure. Les conjurés qui peu à peu s'agrègent à ce gourou silencieux qui ne réclame rien deviennent les adeptes d'une religion qui s'invente en se déplaçant dans une capitale hallucinée : ils vont prendre possession du roman qui déplace ainsi les lignes de la folie. Elles nous conduisent au bout d'une odyssée de l'espace inouïe. Peu d'auteurs possèdent une telle maîtrise de ce qui les fascine ; onirique et précis, érudit et délirant, La conjuration malmène son lecteur qui suit avec effarement une entreprise hors norme, de celle qui bouleverse notre paysage mental avant de nous rendre au nôtre, si sage, si rectiligne, sans faille, ou presque…

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