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Retour vers le futur 1

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Une actualité de Véronique M.
Publié le 16/03/2016

plagiat.jpg Nous nous souvenons de la parution remarquable de son désormais culte Comment parler des livres que l'on n'a pas lus,  qui a(urait) pu nous décomplexer du vice aussi répandu qu'obscurément tabou : grâce à lui, la non-lecture devint moteur de la création littéraire ! Deux ans après ce coup d'éclat ironique (pied-de-nez provocateur à ceux qui prendraient l'intitulé au pied de la lettre - rappelons que cet universitaire est psychanalyste! - pour un énième "manuel de littérature pour les nuls" sous l'estampille Minuit...) et un an après le discret mais tout aussi efficace L'affaire du chien des Baskerville, Pierre Bayard crée de nouveau l'évènement avec un titre aussi sobre qu'incisif : Le plagiat par anticipation.

Décidément, la collection "Paradoxes" chez Minuit lui sied à merveille : même brio de la démonstration aussi impossible qu'irréfutable, P. Bayard aime les théories-limites, s'attaquant ici à une contradiction créée par l'OuLiPo mais à laquelle il décide de donner son entière (voire irrecevable) légitimité. Il s'agit de montrer que l'inspiration d'artistes (écrivains, mais aussi psychanalystes, peintres) ne provient pas tant de leurs prédecesseurs mais... de ceux qui leur succèderont. Invraisemblable ou carrément (im)pertinent ? Car l'auteur n'est pas avare d'humour et piège plus d'une fois son lecteur, en trompant même le plus aguerri (voir chapitre 3 de la première partie, pages 38-50). Car cet essai se place à l'intérieur de ce qu'il nomme lui-même la "critique anachronique", un des quatre chantiers auquel il décida de s'atteler en initiant sa réflexion avec Demain est écrit (2005, Minuit). Là encore, après la critique policière dans laquelle il fait montre d'un talent de post-enquêteur hors-pair (cf. Enquêtes sur Hamlet ; Qui a tué Roger Ackroyd ? ; et le précédent L'Affaire du chien des Baskerville, 2008), la "critique d'amélioration" (dans Comment améliorer les oeuvres ratées ? ), et l'invention d'une méthode qu'il disait lui-même impossible (Peut-on appliquer la psychanalyse à la littérature ?), P. Bayard prolonge sa méthode à rebours de la doxa critique et, provocation supplémentaire, "fait mouche". Tout en adoptant la rigueur quasi clinique de la critique universitaire (tous ses essais sont remarquablement maîtrisés, diaboliquement construits) , Pierre Bayard s'attaque à un dogme établi donc supposé indiscutable pour en démonter toute la mécanique : ici, comme dans Comment améliorer les oeuvres ratées ? (Minuit, 2000) qui s'en prenait aux échecs des chefs d'oeuvre littéraires, ou dès Le hors-sujet (1996) qui ne proposait pas moins que... de supprimer les digressions chez Proust, les apparences sont trompeuses : car derrière le choix de sujets plus ou moins variés, se dessine depuis une quinzaine d'années une approche inédite qui se propose de renouveler en profondeur le champ de la critique souvent enfermée dans le carcan de méthodes devenues obsolètes.

Ainsi, au-delà de la notion de "plagiat par anticipation" illustrée par Maupassant s'inspirant de Proust, Sophocle de Conan Doyle, l'auteur de Tristan et Yseult du mouvement romantique, ou encore Fra Angelico (peintre de la Renaissance)  plagiaire de l'artiste du XXe s. Jackson Pollock, Pierre Bayard mène un combat pour une littérature décloisonnée (la circulation entre les disciplines), autonome, mobile (comme les idées et savoirs qui la traversent), en un mot : créative. Comme son précurseur Barthes (qui l'aurait donc plagié !), P. Bayard suggère une semblable inversion de la filiation : ils opèrent un déplacement de l'intérêt de l'Auteur (le père du Texte) et de la chronologie historique vers le Lecteur, sujet qui peut réécrire à sa guise l'histoire littéraire. Par exemple, il s'agit de proposer une nouvelle biographie de Lawrence Sterne, plus proche de sa réalité subjective, soit en le considérant comme un auteur du XXe siècle, son écriture étant plus proche du Nouveau Roman que du XVIIIe s. (sa véritable époque). Cette ouverture en faveur non du passé mais pleinement tournée vers les riches potentialités que constitue une lecture prospective met en jeu une véritable (utopique ?) déconstruction de l'interprétation littéraire prenant en compte l'inconscient de chaque créateur (auteurs et lecteurs). Ici, le plagiat par anticipation permet une relecture inédite du texte-source et l'enrichit par une illusion rétrospective. L'ensemble des essais de Pierre Bayard, quel que soit le sujet traité, enrichit donc une théorie de la réception car tous plaident en faveur de cette première fiction créée par la littérature, à savoir le lecteur, tel qu' il l'a confessé :

"Si je devais donner un centre, un point commun à tout ce que j'écris depuis le début, dans ces dix ouvrages, c'est en effet la question de la lecture et de l'interprétation" (bayard.jpg

Pour lire le dossier autour de P. Bayard, cliquer ici !

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

Véronique M. (119)

Une libraire qui aime les chats (surtout le sien !), vénère Proust, et est capable dans un grand éclectisme de se régaler avec un essai critique pointu, un recueil de poésie ou un bon polar !