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Salomon de Izarra nous tue

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Une actualité de David V.
Publié le 06/05/2014
Caspar-David-Friedrich-The-Sea-of-IceCommencer en littérature par un carnage, voilà qui a de quoi nous plaire. Et Salomon de Izarra n'y va pas de main morte avec son premier opus dévastateur découvert par Emilie Colombani dans sa belle et déjà impressionnante collection de littérature française chez Rivages : Nous sommes tous morts le range d'entrée parmi les horrifiques de belle tenue, digne héritier d'une littérature qui depuis les Gothiques anglais du XVIII°, se complaît dans les désastres et les fantômes pour y faire scintiller une intime terreur. Usant du vieux procédé du manuscrit retrouvé (qui ne le met cependant pas à l'abri de quelques difficultés comme celle pour le lecteur de devoir imaginer un homme écrivant jusqu'au bout ou la cohérence chronologique mise à mal par un premier chapitre qu'on ne parvient pas à dater), il va au bout de son idée cauchemardesque en se faisant le consciencieux scribe d'un second de vaisseau embarqué sur un classique baleinier, dans un voyage vers le bout de l'horreur qui note les épisodes inquiétants puis carrément déments de la vie d'un équipage dont le navire, coincé sans aucune raison géographique dans des glaces infernales, sera la tombe sans qu'aucune rémission ne soit possible. "Il faut toujours prendre garde à nos souhaits qui, écrit le jeune marin, dans le pire des cas, peuvent devenir réalité. Pour ma part, j'avais souhaité du changement". Le ton est tout entier dans ce court paragraphe qui indique la hauteur que veut prendre le témoin qui a le sentiment d'être un peu à l'écart, plus fin que ses compagnons, plus à même de faire preuve de recul, et le réel auquel il est confronté et dont il mesure jour après jour la folie. Car c'est un véritable vaisseau des morts qu'Izarra décrit avec force détails, un lieu de perdition où les âmes, que certains à toute force imaginent sauver face aux puissances de mort à l'oeuvre, aperçoivent la damnation qui les attend, où les corps sont torturés par le froid, la faim, la tentation de la violence, la nécessité de survivre sans ignorer que le sort sera funeste. Alors on a droit à tout : le bateau immobile sur une mer sans vent, l'équipage avec ses figures héroïques et barbares, le capitaine fiévreux et habité, jusqu'au jeune mousse qui finira bouffé (comme dans la chanson Il était un petit navire...), les démons qui prennent forme et disparaissent, les cauchemars impossibles à raconter de peur de les susciter, les morts vivants qui attendent leur heure, tout un cortège donc propre à une imagerie, à la fois maritime et horrible, que le jeune auteur a parfaitement assimilée et assumée et dont il extrait une singulière musique, obsédante et inquiétante. Livre sur la peur irrationnelle et absolue, sur la réclusion qui mène à la folie, fantaisie morbide bourrée de références que l'on oublie volontiers, Nous sommes tous morts est un alcool fort, un délire né de quelque absinthe secrète bue à longs traits et une impressionnante manière d'entamer une carrière d'écrivain (auquel on souhaite le moins de cauchemars possible). Izarra

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

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