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Sans famille

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Une actualité de David V.
Publié le 10/08/2013

N'est-ce pas Philip Roth qui reconnaissait que la présence d'un écrivain dans une famille menaçait celle-ci d'implosion tant ces prédateurs peuvent s'acharner sur les victimes les plus proches d'eux ? Il faut se méfier des écrivains et ne jamais leur donner le bon Dieu sans confession sans quoi on risque les pires déconvenues, autofiction ou pas. Avec Jean-Louis Fournier on est souvent dans la comédie noire, dans l'art d'oser parler de ce qui se cacherait pudiquement, on affronte sa descendance notamment, sans crainte de laisser transparaître sous l'égotisme une souffrance. Avec Où on va papa ? il nous racontait avec une drôlerie grinçante ses deux fils handicapés. Nous lui découvrons aujourd'hui une fille qui se reçoit avec La servante du Seigneur un plein sceau d'eau bénite qui, s'il ne la noiera pas, a de fortes chances de la tremper jusqu'à l'âme. C'est que Mademoiselle Fournier a fait de la peine à son père dont elle était pourtant si proche avec ses talents artistiques et son joli regard sur le monde : elle est tombée en religion et la chute fait surtout mal à ceux qui y ont assisté, incrédules devant la capacité des convertis (ou born again disent joliment les Américains qui en connaissent un rayon en matière de bondieuseries et de sectes) à renier en bloc ce qu'ils furent, à mettre un barrage entre eux et leurs proches, aidés en cela par les enrôleurs-enjoleurs qui savent tout le bénéfice qu'il y a à tenir éloignée la famille, si facile à haïr. Fournier prend le goupillon à pleines mains et écrit à sa fille ce court livre d'incompréhension et d'amour, un livre à la deuxième personne de la tristesse pour nous prendre à témoin de cette métamorphose. Tristesse et colère aussi car Fournier n'est pas du genre à s'en laisser conter, et analyse ce que recèle une fuite dans la religion sans oublier de se flageller de temps à autre (et on voudrait, parfois, qu'il le fit plus souvent tant on est gêné de n'avoir pas le point de vue de la fille, même si on imagine sans peine son discours artificiel et ses sophismes ésotériques). Le père c'est le diable, c'est bien connu, mais celui-ci assume crânement et se souvient qu'enfant déjà on l'accusait de l'avoir en lui. Mais le père c'est le contraire de l'éternité et notre sainte (car il y a bien sûr beaucoup d'orgueil dans une conversion) aspire à une paternité plus forte, plus impérieuse, plus définitive aussi sans doute, ce qu'un malheureux géniteur qui a toujours eu le courage d'assumer ses faiblesses ne peut offrir. Car Mademoiselle sa Fille tutoie la Vérité. Et la seule que son père a à lui proposer c'est le lien indiscutable qu'il y a entre eux et qu'elle renie : ils sont "condamnés" à s'aimer, écrit-il, tenus ensemble par un lien qui a des airs de corde solide comme celle d'un bateau. Que faire quand la corde est devenue lâche, que l'esquif paraît à la dérive ? Combien de temps attendre ? C'est la lancinante question qui parcourt ce livre qui ne dissimule pas sa tendresse inquiète. Les saints ne font pas d'enfants, cela fait des malheureux en moins. Mais les saints ont des parents et manifestement ce n'est pas une sinécure. A moins d'avoir l'écriture pour tenter d'y voir plus clair et plus loin. Amen.

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

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