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Szczyszczaj l'invisible

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Une actualité de David V.
Publié le 30/08/2013

Sylvie GermainOn aurait dû nommer ce petit billet "Aurélien l'invisible" mais on a cédé au plaisir d'écrire un nom qu'on n'aura pas besoin de prononcer, car depuis Aragon , et même un peu avant, Aurélien est un prénom sublime qui réclame des précautions. Le dénommé Szczyszczaj le porte d'ailleurs fort bien comme il porte beau sa quarantaine finissante et la patronyme que lui a donné un père adoptif Labas, un nom d'ici. L'Aurélien d'Aragon ne savait pas aimer, ce qui en faisait un sujet idéal de roman d'amour, celui de Sylvie Germain a une douce compagne, ni trop présente, ni trop absente même si l'on attend son retour quand débute l'aventure, et l'amour n'est pas trop son souci. Le sien serait plutôt de retenir de lui-même ce qui ne lui échappe pas car un sentiment, une impression diffuse s'emparent de lui depuis un certain dimanche et il ne sait comment les nommer. Son monde, qui n'a rien de faramineux, s'estompe ou plutôt il lui semble que c'est lui-même qui s'estompe du monde comme si un peintre omnipotent entreprenait de l'effacer progressivement aux yeux des autres. Peu à peu, on le heurte, on ne l'aperçoit pas et on s'excuse à peine, on n'entend pas sa voix dans les conversations qui virent au monologues, pire, sa femme, revenue, semble l'oublier et fait la fête sans penser à lui, comme si sa mémoire à elle était amputée des souvenirs le concernant. Quant à sa mère, cet être tant aimé qui accueille toujours sous son toit le faux demi-frère Joël, un être brillant brisé par la vie et qui végète depuis des décennies - le seul sans doute à percevoir du fond de l'abime qui l'abrite le drame qui se joue - elle n'est même pas négligente, elle s'en moque, elle qui a pourtant connu le drame de voir toute sa famille rayée du monde des vivants par la barbarie. Une semaine, une interminable semaine, rythmée par l'auteur qui marque chaque jour de la descente dans cet enfer du vide va suffire pour qu'Aurélien disparaisse, une semaine pour qu'il accepte enfin l'horreur. Mais avec Sylvie Germain nous ne sommes pas dans du Marcel Aymé, la fable est cruelle mais pas cynique, et on sent une douceur au milieu de cette violence sans nom, une douceur qui se traduit par des phrases courtes, par le souci des couleurs qui baignent chaque scène. Qui d'autre qu'elle oserait terminer son livre par une ronde ? Hors champ, Aurélien a quitté la lumière inexorablement, la mémoire de ses contemporains tout aussi vite, cessant de vivre et d'avoir existé. Il est devenu imprononçable, comme le nom qu'il portait à sa naissance. Il faut tout le talent de Sylvie Germain pour que l'on ne cesse jamais d'y croire, menant son récit au présent, le temps qui convient le mieux aux fantômes. Et ce fantôme-là est le plus beau que la rentrée, riche en ectoplasmes, ait à nous offrir

Avec un sincère merci à la lectrice, toujours trop rare, qui a permis cette belle lecture.

Le désespéré de Gustave Courbet

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