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Tenir ou mourir

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Une actualité de Véronique M.
Publié le 19/03/2016
derniers-retranchements.jpg"C'est épouvantable mais c'est comme ça : faut s'adapter ou mourir" (page 47) "[...] tenir, oui, tenir, pour continuer à se battre, pour ne pas être entraînés dans la fosse septique du merdier global parce qu'un patron ou quiconque aurait décidé de tirer la chasse." (page 156)

Les personnages campés par Hervé Le Corre  ne sont pas de ceux qui (ré)confortent le lecteur, et c'est pour cette puissance d'ébranlement que nous aimons tant son univers littéraire ici découpé en dix nouvelles noires qui sont autant de variations sur un même rythme obsédant, dix chapitres "coups de poing" d'un roman global qui aurait tout aussi bien pu s'intituler les coeurs déchiquetés (titre de son précédent roman notamment lauréat du mérité Grand Prix de Littérature policière en 2009), ou encore Les effarés (un de ses trois premiers romans paru à la Série noire, désormais disponible en format poche en coédition Pleine page/L'ours polar).

Si le lecteur reconnaît dans quelques-uns de ces récits de vie un paysage familier, la ville de Bordeaux et ses alentours, nulle intention régionaliste qui flatterait son ego car que ce soit la rencontre avec Jessica (la mère emmurée dans une souffrance silencieuse puis explosive  dans la première nouvelle), Sandra (la mère au foyer naufragée qui va passer à l'acte de manière imprévisible) ou avec les anonymes qui peuplent d'autres histoires, tous sont inoubliables dans cette énergie du désespoir qui  les anime et va faire basculer à jamais leurs destins. Nous pensons ici au mari blessé et blessant à son tour dans "Partir", à l'ouvrier licencié qui par amour et révolte va tuer son DRH, cristallisation de sa haine personnelle et collective ("L'arrestation qui vient"), mais aussi au père meurtri suite à la la découverte de son fils coupable du pire ("Se taire"). Et comment oublier le combat ultime du vieil homme, fidèle à sa promesse d'amour, dans la plus longue et certainement la plus émouvante nouvelle intitulée "Dernier jour" ? Malgré la forte empreinte réaliste du contexte socio-économique pour ces personnages animés par la colère ou la résignation, car confrontés au chômage, à la fermeture des usines, à l'injustice de la mondialisation, ou aux (fausses) promesses d'un ailleurs ou d'un lendemain plus glorieux, Hervé Le Corre sait renouveler le "roman naturaliste", a contrario du veilleur de nuit écrivain dans la quatrième nouvelle ("La nuit porte conseil") en portant un regard acéré (engagé ?) sur les "tranches de vie de (ses) contemporains".

Si les décisions prises dans leurs "derniers retranchements" ne sont pas celles que la morale ou la société approuveraient, force est de constater que leurs luttes, grandes ou petites, muettes ou à grand renfort de policiers, sont à l'image de cette "chienne de vie" (selon le titre de la deuxième nouvelle du recueil) qui les accable, de ce monde chaotique qui ne les épargne pas, alors quitte à en payer le prix fort... Sans aménité ni rédemption aucune (on l'aura compris !), ces portraits sont portés par la poignante humanité qu'a su leur insuffler leur créateur. Si on sort sonné d'avoir accompagné ces hommes et femmes sans héroïsme ni exemplarité, c'est d'avoir partagé un regard pétri de tendresse et de courage posé un instant sur eux. Hervé Le Corre invente pour chacun un dispositif narratif et d'écriture originaux (voir notamment les nouvelles "Il paraît" ou "La troisième personne") qui permet de voir de l'intérieur et d'épouser ces vies brisées qui tentent, malgré tout, de se relever. Evitant l'angle de vue surplombant ou condescendant (qui jugerait, s'apitoierait ou moraliserait), le lecteur est au contraire partie prenante de leurs histoires, sommé de prendre acte de leurs errements et de leurs sursauts, image inversée du personnage d'écrivain qui, dans la nouvelle intitulée "La nuit porte conseil", est emmuré dans sa tour de papier et sera puni de son aveuglement et de son indifférence "pour n'avoir pas voulu connaître des autres l'évitable douleur", celle qui ne peut "se taire" et qui fait entendre par delà le gouffre son incroyable fureur de vivre : " on s'est trouvés et on a eu la force de s'accrocher et de se tenir [...] On a tenu debout. On n'est jamais retombés" (page 181)

N.B : si vous voulez savoir si Hervé Le Corre peut être ou non poussé dans ses "derniers retranchements", notez dès à présent que vous pourrez le rencontrer le jeudi 29 septembre à 18h à la librairie Mollat !

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

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