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Tiroirs secrets

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Une actualité de Véronique D.
Publié le 02/06/2015

graciaSur la couverture, un visage flou. Est-il simplement effacé par le temps ou par le travail d’esquive que notre mémoire se plaît à mettre en place à notre corps défendant ? Avant même d’entamer la lecture de Mes clandestines, la photo est là, visage encore imprécis qui n’attend que le travail de Sylvie Gracia pour être révélé. La photographie, en tant que tentative de capturer une part infime du réel sera souvent présente dans ce récit intime et vibrant, à côté de  fantômes tout à fait insaisissables  et il sera question de regards, de ce regard surtout que demande la littérature pour s’emparer de son objet-sujet avec l'acuité nécessaire, de cet œil « plus fort que la mémoire et l’affect ».

Après Le livre des visages, si l’œil de l’écrivaine est toujours aux aguets, c’est la mémoire qui est au travail, collectant les détails afin de dessiner les portraits de femmes aimées (ou jalousées) : des femmes de tous âges, de toutes conditions sociales, amies plus ou moins proches, sœurs de sang ou de cœur. Et puis il y aura celle qui est à l’origine de tout et dont l'évocation ne sera permise que lorsque toutes les autres auront été convoquées, comme si elle était un gouffre autour duquel on marche, avec prudence, de peur de s'y précipiter...

Sylvie Gracia aime les femmes de caractère et les placent avec bienveillance et tendresse sous la loupe de la littérature. Elle donne à voir et à entendre l’intime de ces femmes comme autant de miroirs qui nous seraient tendus, dit le temps qui passe en griffant les visages et en alourdissant les corps et pour les « choses effroyables » use du « moins de mots possible ». Les peaux deviennent paysages, les vies sont faites de tiroirs secrets dont certains restent clos : quels moments d'une vie sont partagés et quels sont ceux qui sont tus à jamais ?

Avec pudeur et délicatesse, convoquant l’humour à l’occasion, la romancière se penche sur ces femmes réelles qu’elle s’approprie pour les transformer en personnages littéraires. L’observation de l’autre est aiguë et renvoie au fil des souvenirs qui s’invitent dans une auto-fiction qui n’exclurait pas son lecteur (oui, il me plaît de penser que des hommes en tourneront les pages eux aussi !). Femmes d’aujourd’hui entraperçues dans le métro ou la rue ou amies intimes se révèlent au fil des pages comme une photographie (argentique) se précise dans le bain de développement. Les traits se précisent, les langues se délient aussi et racontent ces vies simples qui resteront aux yeux de celle qui observe et cherche à savoir emplies de zones d’ombres. Et il faudra tous ces portraits, toutes ces voix et ces peaux pour que la narratrice, s’exilant quelques semaines en Suisse, territoire neutre s’il en est, puisse « affronter le mur » et revenir aux origines, à l’origine de cette mère tôt disparue. Dire la mort, et la perte, avec une infinie douceur à jamais habitée de questions sans réponses parce que les femmes sont « naturellement clandestines » et parfois taisent d'elles ce qu'elles ont de meilleur, simplement pour être aimées.

« Je ne sais rien de ce que furent les châteaux et les cachots de ma mère, ses espérances les plus secrètes et ses désillusions » écrit Sylvie Gracia. Là où certains gorgeraient les vides de mensonges rassurants, « de belles fables qui arracheraient des larmes », la romancière s’attaque à rendre compte du « fragile tremblant de nos existences », au plus près, et fait de son rapport intime avec toutes ces femmes une œuvre universelle, palpitante de vie, d’une sincérité désarmante, dans laquelle une place nous est faite, comme si elle nous tendait la main, et de ces phrases que l'on a envie d'annoter et de faire siennes, souvent, l'on retiendra une écriture sans scories mais sans sécheresse, toute de retenue. Simplement juste.

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Libraire, lectrice, mais pas liseuse. @MarilynAnquetil

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

Véronique M. (119)

Une libraire qui aime les chats (surtout le sien !), vénère Proust, et est capable dans un grand éclectisme de se régaler avec un essai critique pointu, un recueil de poésie ou un bon polar !