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Tout doucement s'en aller...

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Une actualité de Emma Foucher
Publié le 19/03/2016

Que faire de notre vie une fois notre inutilité au monde pointée du doigt soudain, que lentement nous sommes mis à l'écart, que de façon visible nous ne valons plus rien. Que faire du temps qui reste, de ce sablier qui n'a toujours pas dit son dernier mot, versé son dernier grain, quand même les autres le voient vide, déjà. De cette Parque qui s'approche en restant loin, de ces souvenirs qu'avec peine on retient, de ce corps qu'on ne sait plus porter, de cette solitude que l'on doit supporter : que faire ?

Monsieur Songe ignore cela, mais il cherche, croyez bien, tant et plus qu'à la fin les décisions qu'il a quasiment prises ne sont plus à mettre en œuvre : bien souvent la journée a passé, dans le spectacle d'une mer lisse et les bienfaits d'une douce brise, sans qu'il ait pu déterminer s'il valait mieux...ou pas.

Certes, à avancer cela on croirait que l'ouvrage que nous vous présentons n'a pas vraiment sa raison d'être lue, puisque visiblement il ne s'y passe rien. Ce serait faire une erreur capitale, passer à côté de centaines de petites formules et de moments divins. Reprenons les choses à leur début, si vous le voulez bien.

Monsieur Songe a claqué la porte, un jour, de la ville et de la société : sur le bords de la mer il a pris ses quartiers. De tous temps célibataire, indépendant, il n'a que sa vieille bonne à qui faire des misères. Celle-ci, d'ailleurs, le lui rend tellement bien que ce qui n'est qu'un tir vire souvent à la guerre. Monsieur Songe a ses colères, donc, puis il a son jardin, et sa nièce qui ne le visite que de trop rares fois. Il fait son marché en n'achetant jamais rien, il écrit en pointillés des mémoires singulières et des romans mort-nés, et se pose des questions du matin jusqu'au soir. Décortiquant les choses comme il fait du homard, tout devient le sujet de sa drôle d'analyse. Philosophe dans l'âme, angoissé par nature, ce n'est pas une raison que sa vie soit de la même essence que la mer d'huile qu'il voit au loin : il réfléchit sur tout, et du soir au matin.

On rit souvent de l'incongruité de ses pensées qu'il note dans un carnet, on en remarque autant de fois la justesse, mais c'est la tendresse que l'on ressent pour le héros qui prime. Dans le récit de ces jours calmes, reposants, on découvre un vieillard attachant, naïf, plein de jeunesse de cœur derrière des exigences et des manies légitimes à son âge.

Lassitude, monotonie : chassez ces termes de votre esprit, Robert Pinget a l'art du détail qui devient important, celui de faire du divertissant avec du banal, de l'unique avec du presque rien. Drôles et pleines de sens, ses phrases restent, elles s'invitent dans nos propres carnets mentaux. Et l'on comprend bien vite que Monsieur Songe, ce personnage qu'il a si bien créé est bien plus le symbole de la vie qui persiste que de la mort qui point.

Camille

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