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Tout n'est que fumée

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Une actualité de Fleur Aldebert
Publié le 24/08/2013

Rafael Chirbes pour Télérama

 

 

 

 

 

 

"Tu es allongé sur un drap, sur une plaque de métal ou sur du marbre. Je te vois maintenant. Je te revois." Si Crémation, le dernier roman très abouti de Rafael Chirbes (1) paru aux éditions Rivages, s'ouvre sur la réaction des Bertomeu face au décès de Matías, 60 ans, ce n'est pas tant de lui qu'ils vont parler, mais bien d'eux-mêmes. Les uns après les autres. Certains prendront même la parole plusieurs fois. Jusqu'à ce que soit dessiné le portrait de cette famille ancrée à Misent, station balnéaire fictive de la province de Valencia.

Dès les premières lignes, on sent que l'on met les pieds - ou plutôt les yeux - dans un microcosme un peu compliqué, mais l'insertion est quasi immédiate. Ainsi, on reconstitue l'arbre généalogique de cette famille de fortes têtes. Au centre du tableau figure Rubén, 70 ans et des poussières, architecte de formation devenu promoteur véreux. De son premier mariage est née une fille, Silvia. Agée d'une quarantaine d'années, celle-ci est restauratrice d'oeuvres d'art, au grand dam de son père. Rubén déplore en effet son manque d'ambition, défaut qu'elle partage d'après lui avec son mari, un professeur d'université qui travaille sur la biographie de Brouard, écrivain et aujourd'hui ennemi de Rubén. Silvia et Juan ont pour leur part deux enfants, un garçon et une fille qui échappent de plus en plus à leur influence. Pour en revenir à la figure clé de Rubén, celui-ci a refait sa vie avec une certaine Monica, belle femme aussi sulfureuse que vulgaire qui a quelques quarante années de moins que lui. On imagine aisément l'état des relations entre Monica et Silvia... L'autre branche des Bertomeu se situe du côté de Matías, jadis communiste engagé (donc fermement opposé à son frère aîné), puis cultivateur d'oliviers bio sur lequel tout le monde s'accorde à dire qu'il a brûlé la chandelle par les deux bouts. Il laisse derrière lui son fils Ernesto, un fervent adepte du capitalisme économique, ainsi que la femme avec qui il avait refait sa vie.

A travers de portrait de cette famille pleine d'histoires et de secrets, c'est en fait une radioscopie de l'Espagne actuelle que nous présente Rafael Chirbes dans ce roman noir à la fois moderne et réaliste. En effet, certains de ses maux les plus évidents sont nettement identifiés - la dégradation du paysage due au bétonnage des côtes, les assauts touristiques, les magouilles en tout genre (arnaques immobilières, drogue, prostitution...), la tendance des nouvelles générations à devenir toujours plus ordinaires...

Sans doute l'avez-vous compris, le cynisme et la cruauté règnent en maîtres dans ce livre aussi prenant que foisonnant, écrit dans un style qui se veut sec et efficace. Aucune fausse promesse, cependant, car ce titre, lugubre s'il en est, fait bel et bien référence à un monde qui part en fumée.


(1) Petite notice biographique à l'usage de ceux à qui le nom de Rafael Chirbes n'évoque rien. Né à Tabernes de Valldigna, dans la province de Valence, en 1949, il a travaillé dans les milieux du journalisme et de la critique littéraire avant d'écrire des romans. Son premier roman, Mimoun, finaliste du prestigieux prix Heralde en 1988, a été traduit en de nombreuses langues et a marqué le début d'une oeuvre importante reconnue par la critique à la fois en deçà et au-delà des Pyrénées. Après avoir vécu à Madrid, au Maroc, à Paris et dans d'autres régions d'Espagne, il s'est réinstallé dans la Communauté valencienne.
F.A.

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