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Tout ouïe pour Enon

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Une actualité de David V.
Publié le 29/08/2014
9782749120805Voilà un deuxième roman qui était attendu. Saurait-il nous emporter comme le fit ce premier texte signé Paul Harding, Les Foudroyés traduit par Pierre Demarty dans la belle collection Lot 49 de Claro et Hofmacher au Cherche Midi ? Défi de taille tant ce roman, récompensé par le Pulitzer malgré des débuts difficiles et de nombreux refus des grands éditeurs américains, avait impressionné ses lecteurs qui en avaient fait un véritable succès que n'a pas démenti sa sortie en 10-18. Mais Enon qui sort aujourd'hui est largement à la hauteur de nos espérances et n'en déplaise aux amateurs de joie de vivre, c'est un texte d'une noirceur lumineuse qui vous broie le coeur sans faire vibrer la corde des bons sentiments. Harding est obsédé par le temps et par ses mécanismes, il le manifeste par la présence des horloges qui se dressent et s'ouvrent dans ses deux opus, révélant des rouages que ses personnages savent rééquilibrer quand ils se grippent tout en restant impuissants à remonter la marche des heures et des jours irrémédiablement enfuis. Le protagoniste d'Enon n'a réussi qu'une chose dans sa vie : sa fille, issu d'un mariage tranquille dont elle est le ciment. Lui n'est pas un modèle de réussite sociale, il vit de petits boulots, habite dans une maison bancale mais il a appris de son enfance et de son grand-père notamment à jouir de l'espace qui l'entoure, à s'émerveiller de la nature, à profiter des courtes et simples épiphanies que quelqu'un d'attentif peut dérober au cours des choses. Il pense avoir transmis ce simple don à son enfant, désormais une adolescente qui découvre l'autonomie. Un coup de téléphone maladroit va anéantir cette existence tranquille : les parents apprennent que la petite est morte écrasée par une voiture (nous n'en saurons guère plus). L'enfer est immédiat, brutal et le temps se brise pour l'homme qui s'effondre en se répétant, jour mélangé à la nuit, heures en morceaux, que plus rien ne sera comme cet avant irrattrapable. C'est le récit de cette chute que Harding nous dévoile, la peuplant des fantômes qui ont précédé la petite et dont les noms se lisent dans le cimetière qu'arpente ce Charlie Crosby déboussolé. Son réel est brouillé par la drogue, les anti-douleurs qu'on lui donne pour calmer celle de la main qu'il a fracassée violemment contre un mur, geste de désespoir impuissant de celui qui a compris que personne ne pourrait le secourir, pas même sa femme, se muant en obsession, le pousse à voler, à s'avilir sans rémission. Rien n'est plus risqué que la littérature de deuil, tire-larme facile qui favorise les effets à chair de poule et reniflades. Paul Harding n'en a cure, nous projetant dans les visions de son personnage habité par des rêves, des chimères et des craintes, conscient de l'illusion qu'il entretient, émergeant de sa folie et des puits médicamenteux pour contempler le désastre et en sourire quand il le peut. Dans cet univers apparemment lisse qu'est une bourgade de Nouvelle Angleterre, ce paysage de fissures et de douleur prend un relief particulier, une teinte d'émotion très difficile à atteindre. Enon y parvient magnifiquement.

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

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