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"Un des plus grands poètes" s'est définitivement tu avant-hier

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Une actualité de Véronique M.
Publié le 15/03/2016
mahmoud-darwich.jpg "Un jour je serai ce que je veux.Un jour je serai une idée qu’aucun glaive ne porte

A la terre désolée, aucun livre … Une idée pareille à la pluie sur une montagne Fendue par la pousse d’un brin d’herbe. Et la force n’aura pas gagné, Ni la justice fugitive.

Un jour je serai ce que je veux.

Un jour je serai oiseau et, de mon néant, Je puiserai mon existence. Chaque fois que mes ailes se consument, Je me rapproche de la vérité et je renais des cendres. Je suis le dialogue des rêveurs. J’ai renoncé à mon corps et à mon âme Pour accomplir mon premier voyage au sens, Mais il me consuma et disparut. Je suis l’absence. Je suis le céleste Pourchassé.

Un jour je serai ce que je veux.

Un jour je serais poète Et l’eau se soumettra à ma clairvoyance. Métaphore de la métaphore que ma langue Car je ne dis ni n’indique Un lieu. Et le lieu est mon péché et mon alibi. Je suis de là-bas. Mon ici bondit de mes pas vers mon imagination … Je suis qui je fus, qui je serai Et l’espace infini me façonne, puis me tue." (Extraits du poème Murale- Actes Sud, 2003, traduit de l'arabe par Elias Sanbar)

Poète de l'exil qu'il connut en éternel réfugié depuis son enfance, il n'est certes pas besoin de revenir plus avant sur la biographie de Mahmoud Darwich : la presse et les hommages rendent actuellement assez compte de l'engagement de cet homme à sa terre-mère mais qui n'avait, comme il le répétait si bien dans ses entretiens et ses oeuvres, de "pré-texte" que le nom de Palestine (voir La Palestine comme métaphore- Sindbad/Actes Sud, 1997 et ses derniers Entretiens sur la poésie- Actes Sud, 2006). Attachons-nous donc plutôt à garder de cette voix, intime et universelle, celle du poète de l'amour qu'il célèbra tant dans l'exaltation d'une patrie, (Origine perdue que sa prose poétique ne cessa, comme tant de confrères, de déplorer et d'appeler de ses voeux) que d'une figure féminine plurielle à la fois refuge, consolation et irréductiblement Autre (réminiscence de sa première passion avec Rita, jeune Juive): rapellons pour cela Le lit de l'étrangère (Actes Sud, 2000) qui chantait si justement "l'exil de la femme dans l'homme et de l'homme dans la femme"...Mahmoud Darwich possédait une conscience aiguë de son statut de symbole, de "légende vivante" (pour un peuple acquis à sa cause) mais qu'il vivait paradoxalement à la fois comme une reconnaissance, une nécessité mais avant tout comme une imposture, car il ne déclarait volontiers de patrie que sa "langue" qu'il tentait à chaque ouvrage et recueil publiés en France chez Actes Sud (principalement), Minuit et en poche dans la collection Poésie/Gallimard (voir notamment sa première anthologie, La terre nous est étroite et autres poèmes 1966-1999 avec sa préface et de nombreux inédits) de renouveller tant du point de vue thématique que formel: poète donc, avant tout...

Pour s'en convaincre (s'il était besoin) une nouvelle fois, écoutons-le ici dans le discours de dédicace de son dernier recueil paru en 2007, Comme les fleurs d'amandiers ou plus loin où le poète répond, à sa manière, à la célèbre question d' Adorno (est-il encore possible d'écrire un poème après Auschwitz?) et qui résonne toujours pour lui, pour nous tous ainsi: "est-il encore possible d'écrire un poème en notre époque de sauvagerie?". Voici donc une des réponses possibles du Poète (et de la poésie):

"Est-il encore possible d’écrire un poème ? Comment peut-on être à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du réel, en même temps ? Comment peut-on à la fois contempler et s’engager ? Comment peut-on poursuivre sa tentative permanente : recréer le monde grâce à des mots à la vitalité éternelle ? Et comment sauver ces mots de la banalité de la consommation de tous les jours ? Sans doute avons-nous besoin aujourd’hui de la poésie, plus que jamais. Afin de recouvrer notre sensibilité et notre conscience de notre humanité menacée et de notre capacité à poursuivre l’un des plus beaux rêves de l’humanité, celui de la liberté, celui de la prise du réel à bras le corps, de l’ouverture au monde partagé et de la quête de l’essence. Sans doute la poésie est-elle capable aujourd’hui de recouvrer son évidence, après qu’elle s’en soit éloignée dans une abstraction qui risque d’aboutir à la feuille blanche. La poésie n’explicite que son contraire. C’est le non-poétique qui nous donne à voir le poétique. La poésie est-elle capable, aujourd’hui, de se retrouver elle-même, tant la clarté de son contraire est excessive ? Peut-être, car la poésie, ce moyen particulier de supporter la vie et de se la concilier, est aussi une méthode qui nous permet de résister à une réalité inhumaine écrasant l’évidence de la vie.En dépassant l’aspect extérieur des choses, en chipant la lumière tapie dans l’obscurité, en désespérant du désespoir, la poésie nous garantit contre la haine et la fureur. Sa fragilité crie, afin de nommer. Elle blesse, sans faire couler le sang."

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