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Un effondrement

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Une actualité de David V.
Publié le 25/10/2013

Il est peut-être un peu dommage que la redécouverte de Chinua Achebe en France coïncide à quelques mois près avec sa disparition. On a pu juger de la ferveur des hommages qui lui ont été rendus à travers le monde anglophone, un peu moins de celle des francophones qui résistent encore à se laisser séduire par la littérature africaine quand elle n'utilise pas notre langue. La littérature du Nigéria a été saluée par le Nobel, en 1986, en la personne de Wole Soyinka, né en 1934, dont la renommée soudaine a peut-être éclipsé à nos yeux celle de son contemporain né lui en 1930. C'est un tort qu'Actes Sud répare enfin grâce à la publication de deux livres Education d'un enfant protégé par la couronne, recueil inédit d'articles de la dernière partie de sa vie où il témoigne de ses combats et de son regard sur les mutations de l'Afrique, et Tout s'effondre, nouvelle traduction confiée à Pierre Girard de Things fall apart, son premier et sans doute le plus connu de ses livres, paru en 1958 et imprimé à des millions d'exemplaires, paru précédemment chez Présence africaine sous le titre Le monde s'effondre. Voici un livre plus que cinquantenaire qui nous apparaît dans toute la puissance de sa permanence, loin des combats contre le colonialisme et de cette période qui vit en ébullition un continent décidé à se libérer de ses entraves. Le monde qu'évoque Achebe ne s'est pas seulement effondré, il semble avoir aujourd'hui disparu, et ce qui était son présent s'est gravé dans la mémoire de peuples pour qui la littérature tient lieu aussi de témoignage. Ibo d'origine qui alla jusqu'à supprimer son prénom européen d'Albert pour revendiquer sa naissance, le Nigérian a d'emblée voulu en imposer à la littérature occidentale en utilisant ses codes pour raconter la fin d'un monde séculaire qu'il nous décrit avec une précision poétique et un refus du moralisme dont il aurait pu hériter ayant été formé par les missionnaires. A la fois conteur et ethnologue de son peuple Ibo, Chinua Achebe narre le destin d'un homme intrépide, Okonkwo, fils d'un être nonchalant dont il a décidé de faire oublier la réputation pour devenir un des personnages importants de son village, lui qu'auréole une victoire formidable en combat singulier : il est le champion, celui qui a ramené beaucoup de têtes coupés, qui a agrandi ses possessions par un travail fou, et règne sur une famille et sur les nombreux enfants de ses trois épouses. Membre éminent du Mmawo, la secte masquée qui maintient la société sous la coupe d'une loi terrible et parfois sanglante, il est du côté de l'ordre, fut-il cruel, et même s'il lui faut une nuit participer au meurtre rituel de son fils adoptif. C'est cette masse imposante de muscles et de certitudes que nous allons voir vaciller au long d'un livre prenant qui nous fait vivre au plus près les rituels d'une communauté ignorante du pardon. Parce qu'il a versé le sang par accident, il va devoir quitter son monde familier, condamné à l'exil ; parce que le Blanc peu à peu envahit son espace, il va assister à l'effondrement de son monde, le Dieu unique de ceux-ci, un dieu de pardon et de paix qu'il comprend mal tant cette paix semble violente, écrasant peu à peu le panthéon ancestral. Mais Okonkwo est de la race de ceux qui résistent et refusent la fatalité. Voyant son univers en perdition, assistant aux conversions qu'il abomine, il va tenter de soulever son peuple.

Métonymie de tous les peuples abattus, le personnage d'Achebe, qu'il a bien pris soin de ne pas nous rendre sympathique tant il est dévoré par l'orgueil, représente une sublime figure du vaincu. Faisant ainsi de Tout s'effondre une des oeuvres majeures de cette littérature de l'autre monde, à la fois ancien et éminennement moderne. Cinquante ans après sa publication, il est peut-être enfin temps de le lire.

 

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