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Un monde sensible

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Une actualité de David V.
Publié le 30/08/2013

L’offenseLes petits livres ne sont pas toujours les moins forts et on est souvent plus disponible à la brièveté de leur chant, surtout lorsque celui-ci fait vibrer en nous une corde inquiète. Il aurait été dommage de finir l'année en manquant un petit diamant noir découvert par Actes Sud, une pierre ciselée par un jeune auteur espagnol qui s'est transporté dans l'Allemagne nazie pour nous conter la troublante histoire d'un petit tailleur dont la vaillance va subir de plein fouet l'expérience du réel. Crüwell se préparait à une vie sans histoire comme bien des petites gens destinées à prolonger l'oeuvre des parents, mais la folie guerrière croise son chemin et il se retrouve incorporé dans une unité de la Wehrmacht où sa finesse et son art de la conduite (de motocyclette) lui valent vite les faveurs de son officier et une place légèrement décalée dans l'orchestre sinistre qui joue sa sarabande dans toute l'Europe. On est cependant jamais à l'abri quand on a mis ses doigts dans l'engrenage meurtrier et arrive le matin où, par mesure de représailles contre la résistance française qui a décapité trois soldats, sa division investit un petit village. Le carnage ahurissant auquel se livrent les soldats sous la conduite de leur chef transfiguré par la haine et la vengeance va avoir une conséquence inattendue pour le jeune Crüwel dont le corps va littéralement démissionner du réel en perdant toute sensibilité. Cet effondrement soudain face à l'horreur, cet écart du monde sensible va transformer notre anti-héros en sujet d'observation pour un médecin français fasciné par ce mal étrange qu'aucun remède ne peut soigner. Hors du monde et face à lui, le jeune homme devient étranger à lui-même et à son histoire. C'est le récit de ce choc et de ses conséquences, de l'amour qui va naître comme un miracle pour le tirer de ses propres griffes que Ricardo Menendez Salmon va analyser dans ce brillant et envoûtant petit roman qu'on est contraint de lire avec lenteur pour en bien saisir les fines nuances. La chute du récit n'est pas le moins étonnant aspect de cette oeuvre qui interroge notre résistance à la douleur avec un détachement stylistique qui laisse pantois, loin des romans donneurs de leçons ou des mises en scène fades. Fable noire ? Cauchemar sans solution ? Essai travesti en roman ?

Avec L'offense Salmon frappe bref et fort, très fort. Et il ne nous épargne aucun des échos que le spectacle du mal doit encore engendrer en nous. Car évoquer le Mal en un temps où l'on nous ferait volontiers croire qu'une trêve est possible n'est-il pas d'une véritable nécessité ?

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

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