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Une petite part d'Unamuno

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Au mirador de Bilbao - Miguel de Unamuno
Une actualité de Julien
Publié le 22/11/2017
Dans un attelage inédit, les éditions de la Part Commune nous proposent six nouvelles du basque inquiet, brève incursion dans une œuvre à la profondeur inépuisable.
Ce n'est pas le Unamuno essayiste métaphysique du Sentiment tragique de la vie que nous donne à redécouvrir ici l'éditeur, mais le Unamuno conteur, fantaisiste, fantastique à l'occasion et parfois presque thaumaturge, celui dont l'influence fût si féconde sur le jeune Borges. Le Protée des lettres espagnoles dont l’œuvre, comme si elle avait emprunté les sentiers des contrebandiers, n'a toujours franchi les Pyrénées qu'en pièces détachées, délivre ici, au fil de nouvelles aussi laconiques qu'évocatrices, autant de pudiques éléments autobiographiques que de précieux fragments sur son cheminement intellectuel et philosophique.

Qu'il nous convie à une rencontre avec la Mort, un peu timide ("Non, n'aie pas peur toi aussi, je suis pacifique"), s'adonne à une variation sur le thème du doppelgänger ou s'aventure franchement en terre gothique (L'homme qui s'enterra), par l'aura qui émane de ses compendieux éclats, Unamuno a l'étoffe d'un magicien.

Ses brèves pastilles d'anticipation (nano-dystopies ?), errances angoissantes dans des villes privées de toute substance humaine, révèlent toute son inquiétude face à la mécanisation du monde et à une science dévoyée, à l'aube d'un siècle dont, comme d'autres Cassandre, il a pressenti toute l'horreur.

Dans une veine plus personnelle, vaguement apaisée, Unamuno nous remémore les charmes de la tertulia : le plaisir des longues tablées dans les cafés où un groupe d'amis, refusant de sacrifier la chair à l'esprit, pendant toute une journée ripaillent, commentent l'actualité, jouent aux cartes, voire rebattent celles de la marche du monde... Et dans le plat de résistance du recueil, Tximbos et tximberos, texte de jeunesse déjà empreint d'une immense mélancolie, l'auteur évoque le Bilbao de son enfance, ballotté dans le ressac des guerres carlistes, et en profite pour nous offrir des pages magnifiques sur son pays basque natal.

Enfin, à l'autre bout du spectre, Une tragédie, écrite au crépuscule de sa vie, conte l'histoire d'un vieux professeur couvert de gloire importuné par un aspirant écrivain en quête de conseils, et qui par son dédain, ne sachant que faire de cette sollicitation, mènera son admirateur au désespoir.
Essais, contes, nouvelles, articles, romans... Quelle que soit la forme adoptée par Unamuno, qui a puisé dans ses propres contradictions la singulière tension qui soutient tout l'édifice, le ton reste le même : celui d'un homme inquiet, partagé, paradoxal (il est vrai qu'entre un Traité de Cocotologie et L'agonie du christianisme, il y a de la marge), fort d'un mysticisme tellement espagnol qu'il en devient universel... Celui aussi d'un penseur lucide qui, ayant goûté à l'exil plus qu'il ne l'aurait souhaité, a toujours conservé un regard acéré sur les événements de son temps.

Dans cette jolie collection de l'éditeur, baptisée La Petite Part (dont la modestie ne se réfère qu'à la pagination et au prix d'entrée) et consacrée aux textes brefs et méconnus de grands auteurs, qu'il nous soit permis ici de recommander notamment le Propagande de Frigyes Karinthy (père de l'auteur du fameux Epépé dont la juste notoriété a aujourd'hui tendance à éclipser celle du paternel), recueil jubilatoire de soties écrites dans la Hongrie de l'admirable ortie - ou amiral Horthy, on ne sait plus -, lesquelles, en plus d'établir la célèbre théorie des "cinq degrés de séparation", croquent avec facétie les travers de la vie politique, les manigances électorales et les dérives du pouvoir. Rien d'étonnant de la part d'un auteur qui, en d'autres occasions, "dénonça l'humanité" et "voyagea autour de son crâne".

D'autres titres de la collection peuvent légitimement inciter à la rêverie : Apologie du cannibalisme, L'homme qui a vu le diable, La mante religieuse, Un vampire, Ivre et mort...
En revanche, ce n'est qu'aux plus décadents d'entre vous que nous oserions recommander une Histoire naturelle du Massachusetts

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Libraire, lectrice, mais pas liseuse. @MarilynAnquetil

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

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