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Une pluie d'émotions

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Une actualité de Fleur Aldebert
Publié le 09/05/2013

img_1778.JPG"Je voulais juste écrire un livre", a-t-il déclaré sur un ton qui se voulait humble et proche de la gêne. L'auteur de La pluie jaune (Ed. Verdier, 1990) était invité à la Médiathèque de Pessac Camponac vendredi dernier dans le cadre des Espagnoles, afin de présenter, avant que n'en soit donné une lecture sur laquelle nous reviendrons, ce roman sublime qui est devenu un véritable "phénomène extralittéraire" à sa sortie dans les années 1980. Et c'est le plus naturellement du monde que Julio Llamazares nous a expliqué, avec le concours de Elvire Gomez-Vidal1, pourquoi La pluie jaune, son deuxième roman, écrit trois ans après Lune de loups, a rencontré un tel succès au moment de sa parution. En effet, alors qu'en France, des auteurs tels que Jean Giono avaient déjà abordé le thème de la disparition de la culture paysanne à cause de l'industrialisation, il créa un précédent de l'autre côté de la frontière. Car tel est bien le sujet de ce chef d'oeuvre de sensibilité et de poésie : la disparition d'un monde, l'abandon, la désolation, l'isolement et la solitude d'un homme dans un village des Pyrénées aragonaises quand tout le monde s'en est allé pour s'installer en ville. Le narrateur nous livre le récit poignant de ce que sont les dix dernières années de sa vie, avec pour seul rempart contre le désespoir et la folie la présence de sa vieille chienne.

Julio Llamazares est revenu sur la genèse de ce texte époustouflant. "Il y a, à l'heure actuelle, quelques 5 000 villages abandonnés en Espagne", nous signale-t-il. Et c'est en pénétrant dans l'un d'entre eux, Ainielle, dans la province de Huesca, un jour d'automne, qu'il a ressenti le besoin d'écrire afin de partager ce qu'il avait ressenti. Ainielle, un nom qui, grâce à lui, a été sauvé de l'oubli. On ne compte plus les Espagnols qui y ont effectué un pélerinage depuis les années 1980, et à la plus grande stupéfaction de notre écrivain, il y a même une dizaine de petites Espagnoles qui ont été affublées de ce qui semble même être devenu un prénom !...

Pour autant, l'auteur a affirmé que ce roman ainsi que l'ensemble de son oeuvre était déjà contenu dans le premier vers du premier poème de son premier livre - "Tout est aussi lent que la marche d'un boeuf sur la neige"2. Car il est persuadé qu'au fond, "tous les écrivains écrivent toujours le même livre, tout comme les musiciens composent toujours le même morceau ou les peintres peignent toujours le même tableau." Ce qu'ils font, ce sont bien plutôt "des variations sur un même thème". On a effectivement dans ce premier opus le thème de la culture paysanne, la neige, et l'importance du temps qui passe. Il ne manque plus que le jaune, qui apparaît toutefois assez rapidement dans le recueil. De toute évidence, il a également été question de l'importance de cette couleur, que l'on retrouve dans l'ensemble de son oeuvre tout comme aucun film d'Almodovar ne fait l'économie de la couleur rouge... Tout en se refusant à donner une signification univoque et définitive, arguant que "le maître d'un livre est avant tout son lecteur et non son auteur", il explique que cette métaphore de l'invasion sournoise par le jaune, notamment sous forme de pluie, et son association avec la douleur, se sont certainement imposées à son esprit le premier jour où il a mis les pieds à Ainielle, où le sol était jonché de feuilles jaunâtres. Ce peut être également le jaune qui teint les photographies et le papier au fur et à mesure que le temps s'écoule. En tout cas, il n'aurait pu trouver de meilleure maison d'édition française que les Editions Verdier pour mettre autant l'accent sur cette couleur!...

 

La tâche de Martine Amanieu3 et Michel Etchecopar4 n'était donc pas des plus aisées tellement la barre était haut placé. Or c'est avec brio que la comédienne a lu une sélection d'extraits de La pluie jaune tandis que le musicien jouait successivement d'une ribambelle d'instruments qui avaient été au préalable soigneusement disposés sur la scène. L'effet escompté n'a pas tardé à se faire sentir. L'audience était subjuguée par l'originalité et la qualité de cette performance. Ceux qui avaient pu contenir leurs larmes à la lecture de quelque passage à forte charge émotionnelle ne purent y échapper cette fois-ci... L'écrivain, qui n'était apparemment pas sûr de la forme que la lecture allait revêtir, révéla par la suite qu'il avait été à la fois touché et impressionné par ce à quoi il venait d'assister. Je crois qu'un grand merci s'impose...5

 

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1 Professeur d'espagnol à l'Université Michel de Montaigne Bordeaux 3.

2 Premier vers du recuil intitulé La lenteur des boeufs, paru en 1995 aux Editions Fédérop.

3 De la compagnie de l'Âne bleu.

4 Musicien de la province de la Soule (Pays Basque).

5 On a retrouvé Julio Llamazares, Elvire Gomez-Vidal et Martine Amanieu à la Bibliothèque municipale de Bègles le lendemain, samedi 11 octobre, pour une lecture de La lenteur des boeufs.

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

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