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Waltz for Bill

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Une actualité de David V.
Publié le 27/07/2013

"And his mother called him Bill", ce titre d'un sublime morceau de Duke Ellington écrit en hommage à son ami Billy Strayhorn aurait pu être donné au livre splendide que les éditions Autrement sortiront à la rentrée prochaine et signé d'un auteur gallois pour l'heure inconnu chez nous, Owen Martell. Plus sobrement intitulé Intermède, ce court roman s'intéresse à un autre pianiste de légende, un musicien nimbé d'ombre qui magnétisait ses auditeurs et continue plus de trente ans après sa mort à fasciner et enchanter. Bill Evans a tranquillement révolutionné le jazz, son doigté, son swing mouvant et fluide dont parle si bien Alain Gerber dans sa biographie parue chez Fayard, son vocabulaire musical ont inspiré quelques auteurs (on se souvient notamment de Bruno Krebs) chez qui sa grâce résonne. Interroger cette figure si peu prolixe qui a pourtant laissé une abondante discographie, c'est tenter de nouer les fils d'un dialogue avec un muet dont seules les notes exprimaient le vertige, les angoisses mais aussi quelques rares certitudes sur la beauté. Owen Martell n'est ni biographe, ni enquêteur, il est avant tout romancier et c'est dans cette disposition qu'il a conçu son livre, s'intéressant à Bill qu'il n'appelle que par son prénom, comme s'il s'agissait aussi de le débarrasser de son imposant parcours, dans un moment de crise profonde. Musicien de trio (même si c'est dans la formation géniale de Miles Davis qu'il révèle, au côté de John Coltrane, sa touche unique), il a tout au long de sa carrière recherché le groupe idéal et pensait bien l'avoir trouvé avec Paul Motian à la batterie et Scott LaFaro à la basse. Nous sommes au tout début des années 60 et ses "new jazz conceptions" le signalent comme un musicien d'exception. Mais le destin qui s'est toujours plu à foudroyer les jazzmen ne va pas laisser au trio la possibilité d'imposer son énergie : Scott LaFaro meurt très précocement quelques jours à peine après les enregistrements de rêve au Village Vanguard, plongeant le pianiste dans une dépression sévère qui va lui faire toucher le fond. Que devient un homme quand s'effondre avec brutalité une part de son idéal ? Que peuvent ses proches pour quelqu'un qui n'a que ses mélodies pour exprimer les nuances d'un coeur meurtri et ne peut plus s'approcher de son clavier ? Que doit faire le meilleur des frères, celui qui a accompagné les débuts au sein de cette famille qui vivait de musique ? Quels mots peut trouver la mère aimante face à un fils devenu adulte et qui peine à rester sur la ligne ? Comment un père qui a besoin de quelques verres pour se donner du courage peut-il appréhender le profond désarroi d'un fils dont il sait le génie sans réussir à en approcher les frontières inquiétantes ? Quatre voix vont se succéder jusqu'à celle de Bill lui-même et nous laisser entrevoir à la fois la faille du musicien et en quoi c'est précisément cette faille qui peut nous laisser entrevoir sa singularité. On se prendrait volontiers à être bavard sur un tel livre dont les moindres des réussites ne sont pas son goût pour l'ellipse, son sens du rythme, son art des silences. On prendra plutôt le soin d'insister pour écrire que c'est un des plus beaux mélodistes de cette rentrée à venir et qu'il faudra compter sur lui à l'avenir. Bill Evans a droit au plus beau des tombeaux, il est signé Owen Martell.

(avec en prime un petit film du trio de Bill Evans jouant Waltz for Debby, un morceau composé pour sa nièce)

[youtube]http://www.youtube.com/watch?v=dH3GSrCmzC8[/youtube] [youtube]http://www.youtube.com/watch?v=TZ6Bju2L4wU[/youtube]

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