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Histoires de peintures de Daniel Arasse par Claire Fellet, CLESUP, Lycée Camille Jullian

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Une actualité de Pierre
Publié le 19/05/2016
Daniel Arasse, auteur de la série Histoires de peintures et directeur d'études au Centre d'histoire et de théorie des arts nous offre un moment de culture en nous proposant une traversée de l'histoire picturale à partir de l'invention de la perspective au XVème siècle jusqu'à la disparition de la figure au XIXème siècle. L'évolution de la perspective est un thème récurrent dans cette série mais nous nous attarderons sur un chapitre de cette œuvre, à savoir De la mémoire à la rhétorique où Daniel Arrasse expose les principes des artes memoriae et leur évolution. Là cet historien de l'art fait un retour en arrière dans l'espace temps afin de nous présenter les principes de la mémoire nés dans l'Antiquité. L'origine de ce principe est cité dans l'Ad Herrenium de Cicéron, évoqué par l'historienne britannique Frances Yates. Nous y découvrons une argumentation, où un bâtiment que nous pouvons connaître devient le lieu d'exacerbation de notre imagination. Tel un moyen mnémotechnique nous utilisons des imagines agentes, autrement dit des images frappantes dans notre esprit et qui seront liées à ce que nous voulons nous rappeler mais qui n'auront cette même signification qu'à nos yeux. Par exemple, pour se rappeler le cas d'un orateur devant défendre un client accusé d'avoir empoisonné quelqu'un désirant son héritage ( en présence d’un témoin ?) avec la présence d'un témoin, l'image imaginée est celle d'un mort dans un lit, encore vivant, l'accusé tenant une coupe dans la main droite et ayant à l'annulaire gauche une bague comportant deux testicules de bélier. La sémantique devient alors indispensable pour déchiffrer le système mnémonique : pourquoi Cicéron parle-t-il de coupe ou de testicules de bélier ? La coupe représente la boisson empoisonnée, en latin testiculus signifie « petit témoin », elles sont celles d'un bélier car il s'agit du premier argument de l'attaque et que cet animal est le premier signe du zodiaque. Le fil rouge pour bâtir un discours basé sur la mémoire est tout d'abord d'exposer la cause, puis de placer les arguments successivement afin d'établir une cohérence et de pouvoir y revenir à tout moment. Daniel Arasse expose ici le travail du temps en confrontant deux moments pour l'histoire de la mémoire. L'Antiquité et son système mnémonique face à la technique permise par l'écriture sur du papier en guise de mémo. En effet, comme le dit Frances Yates, « la gymnastique intérieure, le travail invisible de concentration auxquels se soumettaient les Anciens leur donnaient une mémoire puissante et organisée ». La pratique de l'art de la mémoire apparaît donc comme une culture de l'esprit et se trouve de fait valorisée. Le travail invisible de concentration peut également s'illustrer grâce au portraitiste Arcimboldo qualifié de « Rhétoriqueur et Magicien » par Roland Barthes dans un article publié dans L’obvie et l’obtus. La rhétorique est l'opposé des principes de la mémoire. Il s'agit tout d'abord de l'art de l'éloquence concernant la communication orale et qui se composait traditionnellement de cinq parties : l'inventio qui consiste à trouver des arguments pour convaincre, la dispositio qui est l'art d'exposer des arguments de façon ordonnée, l'elocutio qui est l'art de trouver les mots mettant en valeur ces arguments, l'actio qui correspond à la diction et enfin la memoria qui réunit les procédés afin de mémoriser le discours. Grâce à ce concept qui s'adapte à l'art pictural, la portée de la peinture se transforme, elle ne sert plus à se souvenir de quelque chose mais à convaincre et émouvoir le spectateur. Grâce à ce transfert d'un système à l'autre on entre dans une dimension nouvelle qui tend à toucher le spectateur et à créer un toute autre relation entre lui et l'oeuvre. Ce dernier n'utilise plus seulement la peinture comme instrument de la mémoire mais comme un moyen de s'ouvrir à la culture et à une forme de représentation grâce à l'exacerbation de ses sens. Maintenant que nous avons défini ce concept, nous pouvons le mettre en lien avec l'art d'Arcimboldo qui s'est amusé à faire des portraits qui sont des têtes composées seulement à partir d’éléments naturels (fruits, branches, animaux) ou d’objets du quotidien, comme le plat qui sert de chapeau au portrait du cuisinier. Il s'est notamment inspiré des quatre saisons pour réaliser ses portraits, s'attachant à « exploiter les curiosités de la langue, jouant de la synonymie et de l'homonymie ». En effet, le travail pictural d'Arcimboldo est basé sur un fond langagier loin d'être dénué de sens, il est poétique puisqu'il combine des images à une sémantique précise. Par exemple, dans sa figure du tableau l'Automne, l'oeil est fait d'une petite prune, la « prunelle » (botanique) devient la « prunelle » (oculaire). D'autre part, la particularité de cet artiste est qu'il use de diverses figures de style pour rendre son œuvre compréhensible et convaincante afin qu'elle entre dans sa fonction de représentation visant à divertir et toucher le spectateur. Chez lui en effet tout est métaphore, puisque les éléments servant à composer une tête (par exemple pour le nez : branche, poire, courge, épi, calice de fleur, poisson, croupe de lapin…) ont déjà un sens pris isolément et que ce sens est détourné vers un autre sens, jeté en quelque sorte au-delà de lui-même, ce qui est le sens même du mot « métaphore ». D'autres figures de style permettent de faire évoluer la sémantique et détournent les sens comme l'allégorie qui est la représentation d'une idée par une image concrète ou l'antanaclase qui est le fait de répéter un mot en le faisant changer de sens. Ces moyens d'écriture sont transcriptibles à la peinture d'Arcimboldo qui tend à faire passer des messages dont la sémantique est précise et détournée. Ainsi, on comprend aisément que toute œuvre à toujours un sens, de quelque façon que nous la lisions mais que ce sens n'est jamais le même et que cela tient beaucoup à la rhétorique, pour revenir au propos de Daniel Arasse.