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L'envers et l'endroit d'Albert Camus

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Une actualité de Administrateur
Publié le 04/06/2014
Il y a certains matins où l’on se réveille en ayant tout oublié, comme si la souffrance avait été une compensation à l’ennui. La mélodie que nous pensions avoir entendu ce matin a quasiment disparu. Pourquoi voudrions-nous encore entendre une mélodie vieille de tant d’années ? On l’ignore mais elle nous accompagne sur les trajets solitaires, ne ressentant la liberté que lorsqu’on s’éloigne de soi-même pour quelques secondes encore. Ce matin encore je suis trop conscient de moi-même. Cette mélodie s’arrête et tout perd en gravité. Dans ce vaste hémisphère droit qui broie l’espoir, tous les souvenirs se tiennent en apesanteur. C’est désormais certain, on naviguera dans l’amnésie. Et puis ça repart, sans qu’on ait encore envie d’y croire. Il y aura des baisers perdus à tout jamais, des mots jamais prononcés et des silences prolongés. La mélodie se fait plus lente et perd en harmonie. Et pourtant… « C’est un après-midi de janvier qui me met ainsi en face de l’envers du monde. Mais le froid reste au fond de l’air. Partout une pellicule de soleil qui craquerait sous l’ongle, mais qui revêt toutes choses d’un éternel sourire. » ! Camus ravive le souvenir comme une musique qui nous paraissait inaudible. Ce que nous apprend Camus c’est qu’il y a quelque chose qu’on déplace avec nous et qui dépasse le souvenir. Une ambiance, une présence, une saveur qui effleure parfois l’amertume. Une mélodie qui chevauche le moindre de nos pas en pensées mélancoliques. Je vous parle d’une sonorité qui transcende nos sens, et peut être nous ramène à « l’envers du monde ». C’est peut être cette musique qui met nos sens en silence. Des visages et des sourires comme des paysages qui défilent. On voit alors ces lieux, ces immeubles et ces places se désagréger en images invisibles, en évocations musicales presque palpables. Peut-être la mélancolie accompagne-t-elle l’oubli. L’envers et l’endroit est une œuvre de jeunesse, une œuvre que l’on regrette forcément avec le temps. Une œuvre méconnue, qui pour moi restera la plus juste et la plus sincère de l’auteur. On connaissait le talent de Camus pour réveiller le souvenir si tôt qu’il comprend l’importance des sens dans le développement de la mémoire. Ici, son talent éveille nos sens autant qu’il saisit notre imaginaire. Toute introspection nous pousse à sonder l’impalpable, dans une errance en quête de sens. En voyageur silencieux, on transite entre les rues d’Alger et les souvenirs familiaux de l’auteur. L’ouvrage parvient autant à nous délivrer du décor qu’à nous rapprocher un peu plus de nous-mêmes. Et faire revivre les images figées du passé. Dans cette idylle des sens, Camus décrit un « monde de pauvreté et de lumière » , où les lendemains s’épanouissent en jeux de miroirs, et où la réminiscence du passé renverse le présent. Ismaël JOUHARI PEREZ