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La Chambre des Officiers de Marc Dugain

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Une actualité de Administrateur
Publié le 26/05/2015
Ce trou béant aux chairs à vif, ce semblant de vie inerte, cette offense-même à la beauté, enfoncé dans un oreiller du Val-de-Grâce, c'est Adrien Fournier, lieutenant de Génie dans l'Armée Française. En 1914, pour de jeunes soldats exaltés à l'idée de prendre part à un conflit juste, encouragés par la foule massée sur les quais de la gare, la guerre n'en est qu'à ses prémices. Pour Adrien, elle vient tout juste de s'achever. Cloîtré dans cette pièce dépourvue de miroirs, Adrien est en proie aux doutes. Chaque parcelle de ce qu’il reste de son visage n'est que souffrance. Ce corps qui n'en fait qu'à sa tête, ce visage si particulier, il lui faudra sans doute les découvrir, les apprivoiser. Mais Adrien est à cent lieues d'imaginer le reflet qui l'attend lorsqu'il réussit à se saisir d'un miroir. Quelle trogne infâme, abomination de la nature ! Son image le révulse. Cet assemblage maladroit, ce puzzle aux nombreuses pièces manquantes, cette puanteur omniprésente qui émane de lui, comment est-ce possible ? La vie est tellement injuste. Adrien ne connaîtra jamais la gratitude et le respect de ses concitoyens car il a eu le malheur d'être privé de la guerre avant tout le monde. C'est avec amertume, avec rancœur, qu'il songe aux soldats revenus triomphants du front, érigés en héros, héros que lui-même n'a pas eu l'occasion de devenir. Et nous, lecteurs, souffrons avec lui. Nouvelle chance ou malédiction ? Cette question hante inlassablement les esprits des Gueules cassées. Adrien doit pourtant réapprendre la vie. À commencer par la parole. Il doit, cinq années durant, faire face au découragement de ses camarades dont le choix sera parfois de tout arrêter, de lâcher prise et de céder au doux appel de la mort. Car le monde extérieur est terrifiant, cruel, et chaque sortie est un nouveau sévice qu'ils s'infligent. Adrien et ses camarades doivent, silencieusement, endurer les regards empreints de pitié et de dégoût d'une société ingrate et inquisitrice. Pourtant, ils s'accrochent tant bien que mal à la vie. Ensemble, ils tentent de se convaincre, malgré les épreuves, qu'ils sont encore des hommes et que tout ne s'est pas terminé le jour où leur visage, ce reflet de l'âme, leur a été arraché. Ils retrouvent peu à peu leur entrain d'antan et les jours deviennent moins pénibles. Ils le doivent bien à ceux qui ne sont plus là, après tout. L'amour est lui aussi mis à l'épreuve, celui de Clémence qui n'a pas su entrevoir l'âme d'Adrien, qui n'a pas surmonté sa répulsion. Marc Dugain signe, avec l'histoire d'Adrien, son roman le plus poignant. Il dresse avec talent un portrait de ce qui n'en a plus, et parvient à décrire l'odeur de la guerre, ce que celle-ci prend et ce qu'elle laisse de parfois bien pire. L'auteur redonne une humanité, une dignité tant méritée aux Gueules Cassées de la Grande Guerre. Mais « La Chambre des Officiers » est avant tout un hymne à la vie, coûte que coûte, et une très belle leçon d'amitié et de fraternité. Joy SAUDE