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Limonov d'Emmanuel Carrère, par Juliette Vergereau

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Une actualité de Administrateur
Publié le 22/05/2013
Limonov n'est pas un dissident. Ce n'est pas non plus un démocrate. Édouard Veniaminovitch Savenko alias Ed Limonov, s'apparente à tout et à rien : raté, ouvrier, soldat, homosexuel, domestique, fasciste, poète underground, écrivain new wave... La marginalité est autant ce qu'il est, ce qu'il défend que ce qu'il recherche. La plus grande force de Limonov, c'est lui. Sa plus grande croyance, c'est lui. Le seul vecteur d'énergie du personnage tout au long de sa vie n'a toujours été que lui même ainsi que sa conviction d'avoir une place à trouver et un rang à tenir dans le monde qui l'entourait. Ce monde, il s'y jette à corps perdu, il s'y impose dans la violence ; une violence physique que l'on conçoit parfois mal chez un écrivain. Limonov est son héros, son fantasme et ainsi il se met en quête d'alimenter son propre personnage par des expériences qui semblent être celles de plusieurs hommes mais que Limonov s'accapare et fait vivre, de manière effective. Ses plus grandes curiosités, l'écrivain les affronte physiquement. Soldat dans les Balkans puis lors du siège de Sarajevo, Limonov apprend à ressentir le pouvoir d'une arme, l'impact d'une balle, le poids de la mort. Domestique à New York, l'écrivain borde des lits aux draps de soie, pour mieux dormir dedans par la suite. Punk homosexuel, Édouard provoque l'amour, et toutes les formes qu'il peut prendre. Ce que réussit à mettre en œuvre Emmanuel Carrère en consacrant un livre à cette personnalité plus qu’ambiguë, ce n'est non pas un procès des actes et de sa vie, mais une simple constatation quant aux limites infinies que peut repousser l'énergie d'un seul homme. Il ne s'agit pas ici de cerner un personnage et ses opinions, celles – ci sont trop nombreuses pour avoir le mérite d'être recensées, mais bien plus de contempler un tableau historique sur lequel apparaît toujours les récits du même homme. En étant partout, et nul part à la fois, Limonov réussi à incarner ce héros qu'il s'était juré d'être : il semble être intemporel. Il est là il ne l'est plus, il ne reviendra plus mais il a été là. Édouard est digne d'un cours de géopolitique, car aucun écrivain plus que lui n'illustre les multiples facettes tout à fait hétéroclites du monde à la fin et au sortir de la seconde guerre mondiale. Les opinions de Limonov ne sont pas réellement discutées par l'auteur, elles sont exprimées, soulignées mais pas jugées car là n'est pas son propos. Il est plus question de mettre en lumière le grand paradoxe qu'incarne Limonov. Cet impulsif au caractère agressif n'hésitant pas à prendre les armes et à participer à des putschs tend à personnifier, au final, l'expression d'un idéal enfantin. Nourri des livres de Dumas, de ses Trois Mousquetaires au Comte de Montecristo, Limonov a vécu sa vie telle une fiction pleine de rebondissements, fiction dans laquelle il ne lui semblait pas respectable de mettre en scène un autre que lui. C'est cette pseudo fiction empreinte d'éléments réels que se met en quête de nous raconter Emmanuel Carrère dont « Limonov » marque le passage d'une écriture de fiction à une écriture du réel. Cette transition reste floue, et le personnage complexe de Limonov ne fait que brouiller cette frontière. Cette latence, Carrère en profite pour se l'approprier et trouver sa place dans cette épopée des temps modernes. Utilisant un « je » qui le rend partie prenante du roman, l'auteur nous invite, à notre tour, à occuper comme bon nous semble cette espace de latence qui caractérise la vie de Limonov et ainsi, nous la rend accessible.