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Mémoire de fille d’Annie Ernaux, par Mattéo Cresta, Clésup

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Publié le 12/05/2017
Prix cordées Clésup

Le parcours d’un combattant :

 

 

            J’ai lu Mémoire de Fille d’Annie Ernaux en Août 2016 en rentrant de Californie, là où réside mon frère. Les 8 longues heures d’avion semblaient idéalement rentabilisables afin de lire, et espérons-le, d’apprécier les bouquins nécessaires pour la rentrée en Clésup.

 Après avoir feuilleté quelques pages de Balzac, et regardé les autres passagers de l’avion, je suis tenté par Annie Ernaux et son œuvre. Le début ne me marque pas plus que ça. Jusqu’à ce que le sang envahisse mes joues et mon cerveau. Je suis paralysé, je crains que les autres voyageurs ne me découvrent un vice jusqu’alors insoupçonné. Je suis devenu bien malgré moi un voyeur. Annie Ernaux me force à assister et à prendre part à sa vie. Sans la moindre pudeur, et avec une auto affection non dissimulée, elle raconte tout. C’est mon premier contact avec cette auteure. Un contact brutal. Une fois le livre fini, il semble pourtant s’évanouir de mon esprit avec la même consistance qu’un vague souvenir d’enfance. Le livre n’est ni bon, ni mauvais. Juste désagréable, et gênant.

Quelques mois plus tard, me voilà résigné à lire un autre livre d’elle. Une femme. Je suis alors dans le bus me transportant de Marseille à Bordeaux.

Annie Ernaux.

            Entre temps, j’ai également assisté à une représentation au TNBA consistant en un medley théâtral des textes d’Annie Ernaux. La pièce reflète bien l’esprit général de tes écrits. Il va sans dire que je n’ai pas spécialement apprécié cette prestation.

            Tout cela participe à une haine violente et légèrement démesurée envers Annie Ernaux et son œuvre. Je choisis alors mes mots soigneusement, sachant que c’est l’œuvre d’Annie Ernaux que je n’apprécie pas, et non pas elle en tant qu’individu. Mais son oeuvre consiste en un dévoilement constant de son être et de son intimité. En bref, elle est trop impliquée dans ses écrits pour que je ne puisse la haïr. Annie Ernaux, voilà ce que je te reproche.

 

 

 

            Quand j’analyse les premiers sentiments et impressions suite à la lecture de ces deux livres déjà cités, c’est un malaise profond qui en ressort. Tu me forces en tant que lecteur d’être un témoin impuissant et obscène. Ce manque de pudeur m’empêche alors d’apprécier ton écriture, et ton authenticité. La frustration que je ressens est désagréable. Je me sens violé dans mon intégrité lorsque tu me forces à assister à ta vie sexuelle, à tes désirs, ainsi qu’à la mort de tes parents. Ton écriture est trop objective, trop peu remplie d’émotions. Tu côtoies toujours un cynisme intrinsèquement désagréable qui m’épuise moralement.

            Pourtant, sans vouloir te vexer, ta vie n’est pas très intéressante. Toute ton œuvre repose sur un désir de: « Sauver quelque chose du temps où l'on ne sera plus jamais ». Ce désir, je le trouve honorable et même touchant. Cependant, bien que la manière avec laquelle tu transcris ta vie et celles que tu as côtoyées soit aussi froide qu’objective, à la longue, tu laisse transparaitre une dimension épique légèrement mal placée. Tu m’apparais comme une madame Bovary moderne, tournée vers ton centre, à vivre dans le passé et les désirs bafoués. Cette dimension héroïque peut être intéressante, seulement elle ne se cantonne pas aux évènements marquants de ta vie. Tout est dramatiquement épique d’un point de vue formel, le reste étant vide de fond.

            Il est également vrai que je ne comprends pas vraiment ton but. Te libérer par l’écriture est concevable, mais pourquoi le publier, ou tout publier ? Sûrement car le processus d’édition signe une finalité de ce parcours de délivrance. C’est ce choix de l’autobiographie – que tu justifies- que je remets en doute. C’est trop égocentrique pour moi. Écrire son autobiographie lorsque l’on a rien accompli concrètement est-il vraiment intéressant ? Encore pire, éditer son autobiographie, la rendre visible par tous est-il vraiment sain ? Tu ne publies alors pas que ton œuvre, mais bien d’autres choses intimes et personnelles. Tu te dévoiles trop pour exister. Tu te dévoiles trop pour affirmer ton existence. Il faut voir l’autobiographie comme un moyen et non pas une fin en soi, ce n’est pas l’autobiographie qui est l’œuvre, au contraire elle est l’outil permettant d’éclairer l’œuvre littéraire.

 

 

 

            Voilà ce que je pensais jusqu’à ce que je relise les livres déjà lus ainsi que d’autres pour me préparer au prix mollat essai. Ma première volonté était d’écrire un panflet contre toi. Seulement, à la lecture de la première page d’Une femme, je suis submergé par un flot d’émotions. Je n’arrive pas à avancer dans la lecture, le souvenir de ce livre est bien plus puissant que ce que mon égo ne voulait admettre. Il est vrai que j’avais pleuré en lisant ce livre dans le bus me reliant de Marseille à Bordeaux. C’est en relisant Mémoire de fille que j’ai compris. Mon aversion envers toi et ton œuvre n’était que refoulement et frustration. Ce n’est pas à toi que j’en veux, maintenant, mais bien à moi. Je n’étais qu’une brute incapable d’accepter la beauté lorsqu’elle est dure d’approche.

            Cette beauté simple dans tes livres est celle de la vie. Cette beauté est celle d’une mémoire collective oubliée et négligée. C’est banal exprimé ainsi, je ne suis pas doué pour écrire. Je n’ai jamais ressenti de la pitié pour toi, lorsque je suis confronté à tes infortunes, mais au contraire une forme de fusion, une volonté de t’aider et de t’épauler. En lisant La place, il m’est apparu que nous étions très proches, alors que les générations et les lieux nous séparent. Je me rappelle alors que Madame Bovary est un personnage très touchant que j’affectionne particulièrement. Te comparer à elle n’est pas un reproche, bien au contraire. Je reconnais une sensibilité qui me parle, bien plus complexe et intéressante qu’au premier abord. 

            Je te reproche l’indécence et la vulgarité, mais elle n’est aucunement présente dans ton œuvre. C’est ma lecture qui l’inventait, lecture inaboutie et superficielle. Dorénavant, je vois différemment. Je lis différemment. Tes livres apparaissent alors comme les fragments, non pas de ta vie, mais d’une certaine forme d’universalité qu’il est important de souligner.

 

            Je m’excuse auprès de toi pour avoir tant médis sur ton œuvre. Je lis plus clair dorénavant ; chacun de tes bouquins est un plaisir douloureux.