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Nuit

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Nuit - Edgar Hilsenraht
Publié le 05/04/2017
Découvrez les chroniques des participants au concours Kedge Jette l'encre - édition 2017

Je me suis senti transporté, ému, écœuré et profondément marqué par ce roman qui force le questionnement.

 

La couverture colorée et glacée attire l’œil. L’objet est élégant, très graphique.

Nuit est inspiré de l’expérience de l’auteur. En 4 parties, il est dédié « à [s]a mère ».

Sans répit, il noue les tripes. Si nous sommes bien des êtres de paradoxe, ici le manichéisme en prend pour son grade.

 

L’action se passe en Ukraine, à Prokov, où les juifs étaient déplacés dès 1941.

Nous plongeons in medias res dans une atmosphère lourde, de mort, de maladie. Le récit nous permet de suivre le personnage principal, Ranek, flanqué d’un chapeau trop grand pris sur Nathan, un ami. Il est ambivalent, d’une apparente futilité, entaché d’inhumanité.

Survivre est un devoir, et l’étoile jaune que le personnage refixe à son manteau nous rappelle que l’individu n’existe plus.

 

Prokov est en ruines, entre no-man’s-land et cimetière à ciel ouvert. Tout y est poussière, tout y est gris. Adjuvants inanimés, les cadavres sont la proie des vivants. Le troc, lieu commun en temps de guerre, est aussi impitoyable que la volonté d’annihilation d’un peuple, mais vital. On négocie afin de survivre, ou par cupidité. C’est le jeu.

La tyrannie et la faim ont contribué à une réorganisation sociale. L’état de dénuement des actants décide de la classe.

Ranek fait figure de parasite dans cet univers. Anti-héros frêle et sans scrupules, il survit de rapines. Mais à quoi doit-on d’être un moins que rien ? Est-ce à la bassesse des coups dont on survit ?

La survie peut-elle être éthique ?

 

Se pose parfois la question de la force. Est-elle physique ou psychique ? Est-elle plutôt dans le partage ? Vaut- il mieux être, ou se croire seul au monde ?

Dans la rue, étendus ou appuyés à un mur par un ultime défi à la gravité, les morts surgissent parmi les vivants, arborant un calme surprenant.

C’est une solitude extrême qui enveloppe chacun des protagonistes.

Offert, troqué, ou violé, le sexe est l’objet d’enjeux quotidiens. Et le libre arbitre demeure la meilleure des défenses. Capables d’attachement, de douceur et d’altruisme, les femmes perpétuent le lien. Pour les hommes, ces émotions entrent en conflit avec le besoin. Les instincts primaires font loi.

La Loi (juive) est aussi en question. Mais la foi s’accommode mal des logiques humaines. Pourtant, elles ont une immédiateté irrévocable.

 

Chaque partie apporte des rebondissements et de nouveaux angles d’observation de la vie au sein du ghetto. Certains compagnons disparaissent, d’autres réapparaissent. La vie y est monotone mais Hilsenrath a brillamment surmonté toute platitude liée à l’absence relative d’événements dans un tel contexte.

Cyclique, le texte s’achève comme il a débuté. Le chapeau dont Ranek hérite de Nathan, son ami mort du typhus, va couronner la tête d’un autre, qui comme Nathan, mourra probablement du typhus à son tour. À moins que le jour vienne enfin jeter un voile de lumière sur cette interminable nuit.