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Réparer les vivants de Maylis de Kerangal, par Maxence Vicart, TS du lycée Haroun Tazieff

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Une actualité de Pierre
Publié le 18/05/2016
Ce que je présente là n'est pas vraiment un résumé ni une critique, le premier me semblant trop réducteur et la seconde trop engagée dans quelque chose pour rendre vraiment compte de la compréhension d'une lecture personnelle. Ce que je présente là, c''est ce qui c'est dessiné devant mes yeux, du moment où j'ai ouvert ce livre un dimanche à 14h00 du matin, jusqu'au moment où la quatrième de couverture c'est claquée définitivement le mardi suivant.

Le début d'un épisode de Dr House.

Plan large sur la vie d'un petit jeune cadré en phrases proustiennes. Musique d'ambiance pour une première double page angoissante. Battement de cœur repris par une batterie en minimale. Un mort ? Réveil. Suspens classique. Plan en plongé vue du dessus du petit jeune et de ses deux trublions d'amis dans la grise qualité d'une proche aurore. Session étoffage de personnage par demi-pages de virgules en cascade, frénésie de l'image de la vie passée de notre petit jeune, ancrée dans la description du moment présent à la gatling adjectivale. Et douze pages d'un flot de subordonnées relatives plus tard, session surf avec les copains, que l'on connaît grosso-modo assez bien. Plan resserré sur l'introspection de notre petit jeune sur le point de prendre la vague, déluge de sensations et hop en voiture pour rentrer à la maison. Ou pas. Accident décrit avec une douceur affable et une nonchalance qui nous rappelle le sens premier du mot. Pas de description pompeuse de tôles froissées sur bruit de métal raclé. La douceur d'un marshmallow qui se plante dans le parapet. En fond un bruit de sirène. Simon, notre petit jeune, en fâcheuse posture, au moins autant amoché que le véhicule en vue de dessus. Générique. On retrouve le docteur House, qui pour l'occasion se renomme Pierre Révol, coupe budgétaire dans la fiction française. Charisme classique du médecin urgentiste près pour une nouvelle journée de lutte contre la fatalité. Rapide description du même acabit que celle de notre future mort, à grand renfort d'épithètes et de métaphores enchevêtrées. Et hop, démarrage de journée brutal par une réunion stéréotypée, et le cas de notre ami le surfeur tombe. La mort arrive, presque effacée, prévisible et loin de la fatalité tragédienne. « Je ne pense plus donc je ne suis plus ». Ainsi se redéfinit la mort. Le décors se plante, les personnages, eux, se voient maintenant insufflés une vie que taille et affine la myriade de détails entre virgule. Ellipse. Le départ d'une mère que l'on devine éplorée dans quelques pages. Un départ en trombe qui plante un décors familial, et un long trajet en voiture qui, lui, peint un monde morne, reflet d'elle même. Arrivée à l'hôpital, peinture réaliste des espaces qu'elle traverse où chaque adjectif qui s'ajoute encore et encore apparaît comme un précis coup de pinceau nous renvoyant un flash pictural. On comprend à cet instant toute la technicité littéraire employée, qui nous accompagnera jusqu'au bout, nous plongeant dans un monde tangible mis en mouvement par la description ultra détaillée de faits inutiles. Juste le temps de retrouver notre bon vieux docteur pour un entretient poignant avec notre mère affolée, où la mort est tue mais bien plus vivante qu'à sa première apparition, chargée de tout son tragique retrouvé, et tout démarre vraiment.

Mic-mac tragique en la mineur.

Le docteur Révol passe un bref coup de bigot à son ami et confrère Thomas Rémige du service de la coordination des prélèvements d'organes, pendant lequel Rémige passe l'étape maintenant obligée de la description de vie à grands coups d'anecdotes plates. Il apprend qu'un jeune homme est en mort cérébrale, et que ses services sont requis pour la suite des opérations. On flaire déjà l'embrouille au moment où il arrive à l'hôpital pour faire son travail. Pendant ce temps, Marianne, notre maman éplorée, craque une durite et décide d'aller boire un coup en ville. Dans un voyage en voiture où l'on retrouve décrite une ville monotone et assombrie, figure métaphorique de la catastrophe, elle se voit faire face réellement pour la première fois à la mort de son fils. Arrivée dans un bar et un gin plus tard, elle appelle le père de Simon, présenté comme l'archétype du père indigne qui vit dans son idéalisme, ne répond jamais au téléphone, et a tout quitté pour son amour du kayak. Et dans un coup de fil où passé, présent et réalisation s'affrontent violemment, elle lui annonce toute l'affaire avant qu'il ne débarque pour une séance de retrouvailles à l'eau de rose. Après une visite dans la chambre de leur enfant, ils se retrouvent tous les deux dans le bureau de Révol, accompagné de Rémige, pour une énième annonce de la mort de Simon, plus violente et directe. D'en suit un laïus intérieur sur l'acceptation difficile de la mort d'un macchabée qui respire. Puis le docteur Révol sort de son bureau en prétextant une urgence et laisse les deux parents accablés entre les mains du vil félon involontaire, Rémige. L'heure de l'entretient en nœud dramatique, paroxysme de la montée de la douleur, devant un Rémige stoïque, automate de l'analytique, qui se contente d'annoncer le topo : le prélèvement possible des organes de Simon qui apparaît comme la décomposition de l'anatomie d''un corps en décomposition. Le tout devant des parents rivés sur un passé narratif d'un enfant décrit au présent. Et Rémige, professionnel de l'éloquence médico-éthique les amène doucement vers les côtes de l'imparfait, vision de psychologie de comptoir d'une mort qui prend enfin sa place. Et chacun sort finalement de la pièce pour se laisser le temps de réfléchir. Pause narrative.

Une mosaïque de personnages en bataille pour la vie.

Cordélia, l'infirmière en cavalcade amoureuse, le docteur Révol, dormeur pour trois minutes de sieste réparatrice, Juliette, la copine artiste trop plongée dans son œuvre pour se douter de l'accident. Tous sont les miroirs qui permettent d'effacer la mort et de ramener le récit dans la vie au moment où la voiture reprend son rôle choisi de lieu de pétarade où nos deux parents sous le choc s'initient à la deuxième étape deuil, la colère. Mise en cause classique du père indigne initiant en son fils l'amour du surf qui amène à la mort, le père coupable, mais au final, coupable simplement de la vie de son fils. Résolution dans le bureau de Rémige, prêt à lancer la procédure de prélèvement d'organe. Rémige le fan de chant et d'oiseau chanteur le temps d'un voyage. Puis Marthe Carrare de la biomédecine qui en termes médico-administratifs techniques répartit les organes de ce qui n'est plus qu'un dossier en amas de lignes de code parachevé par un numéro de série. Et chaque bout d'être humain trouve preneur attendant son histoire, sur fond de match de foot au Stade de France qui vient élargir le fossé entre le monde réel et ce microcosme médical. Juste le temps de passer devant Cordélia l'infirmière dans sa romance, et l'on retrouve Marianne et sa famille, en retour brutal dans le passé de la maison familiale, faisant face à la petite sœur incrédule, image d'un passé qu'il va falloir combler de présent . Tout ce petit monde gravite en s'entrecroisant au détours d'un coup de fil, sur un répondeur, au croisement d'un couloir, d'un ascenseur ou d'une pause clope, et tous dans leur personnalité propre, dans le récit de la platitude de leurs vies, sont le maillage d'une ode au vivant.

Le voyage onirique d'un cœur.

C'est dans une symbolique du cœur en crescendo que l'on part à la rencontre tour à tour de Claire, la receveuse myocardique de la Pitié-Salpétrière pour qui la vie n'était plus qu'un standby, et Virgilio, le chirurgien cardiaque en charge du prélèvement, introduit par sa petite amie lanceuse de pizza théâtrale ; qui viennent tous deux s'ajouter, par la description de leur histoire, au kaléidoscope des acteurs de la vie. S'en suit l'intervention dans l'antichambre de la mort où s'affrontent la précision impersonnelle de la médecine et le rituel qu'impose Rémige, comme dernier adieu à un cadavre récupérant son humanité autours d'un flashback en violon et sourire. Et après la sacralisation du cœur, l'organe royal de la vie, repris en écho par Marianne et Claire qu'aucune barrière ne sépare plus, Simon le mort décomposé, passe par delà la mort pour se recomposer immortel. Reconstruction corporelle post-intervention. La voiture de transport d'organe entame sa course tranquille jusqu'à ce que dans la décharge d'un défibrillateur, la vie se transplante. Et point à l'horizon une nouvelle aurore.

En bref.

C'est Proust en guest d'un épisode d'Urgence. C'est la mouvance d'un tableau de Boldini dans la ville du Havre. Un monde d'individualités qui s'interconnectent autours d'un macchabée. C'est l'illustration romanesque du combat du vivant face à la mort. C'est Réparer les vivants.