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Une année studieuse d’Anne Wiazemsky par BEN-KEMOUN Anouck, CLESUP

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Publié le 12/05/2017
Prix cordées Clésup

Une année studieuse d’Anne Wiazemsky par BEN-KEMOUN Anouck,

CLESUP, Lycée Camille Jullian

 

 

 

Un enfant mort sur le trottoir

 

 

« Les gens que j’aime ont mon âge ». – Anne Wiazemsky

 

 

Adieu au bord

 

 

« Tu es intelligente, réfléchis ». C’est ce qu’un type du PMU m’avait dit. J’avais 18 ans. Lui-même rêvant de se barrer d’ici, il voulait partir au Pérou. Je ne sais pas aujourd’hui s’il y est allé. Je ne l’ai jamais revu. De toute façon l’intelligence elle existe ou elle n’existe pas, c’est ce que disait Duras. Et puis à 18 ans la meilleure chose à faire c’est perdre son temps et vivre à contre-temps. Je suis là, avec un verre de vin rouge, du « pinard », les lèvres saignantes qui ont déjà trop goutées au breuvage. Je suis là, dans le PMU de cette petite ville. Grand enfer où tout ferme à 22h, où tout se sait. Comme un petit soldat qui veut se battre contre la lune sans jamais l’atteindre. Je vais prendre un autre verre et aller fumer une cigarette en terrasse. Je vais le rejoindre. Je l’entends brayer d’ici.

 

 
 
 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


*

 

Je quittais mes quartiers pour aller n’importe où. Ailleurs, mais pas ici. Il fallait que je me bouge. On était en juillet. Encore, une fois, je pris le train pour partir à Bordeaux. La jungle. Sans avoir de but. Peut-être pour m’en créer un. Flâner ou contempler. C’était déjà bien suffisant pour moi. Observer les gens, les palabres. Tant qu’on ne me regardait pas, je pouvais être. Alors, je marchais, dans ses ruelles, toujours dans le même quartier. Et puis, je me suis assisse. Sur le sol, en face d’un pub. J’avais plus de feu. Flemme de reprendre la flame. Je me disais, tu pourrais faire autre chose. Mais non, rien. Ce rien était déjà pour moi un tout. Rien que le soleil de midi. Rien que ma pensée, rien que mes yeux et mes pieds. Et puis, un homme est venu vers moi. Je n’avais pas peur. La peur est le pire défaut de l’homme. En me disant cette phrase, je me disais : « Non c’est la paresse ». Je suis contradictoire, ou l’homme est contradictoire. L’homme m’a demandé du feu, je lui ai dit que je n’en avais pas. Il me dit « merci ». Pourquoi merci ?

  • Non mais je dis merci parce que c’est toujours mieux. Merci est un grand mot.
  • Je suis désolée.
  • Comment tu t’appelles ?
  • Ah, je pensais que tu t’appelais amour.
  • Oui c’est vrai c’est un beau prénom amour.

Il était vieux. Vouloir quelque chose de moi ou pas. Je m’en fichais.  Je pensais, au désir. Sujet de mon baccalauréat de philosophie. Et au film de Luis Buñuel. « Cet obscur objet du désir ». Immédiat. Je crois que dans la situation ou je me trouve : je suis damnée par l’ignorance de mon propre désir puisque je ne peux même pas le comprendre. Il m’échappe. Comme ce type. Il me touche pourtant.

  • Tu as quel âge ?
  • 17 ans. Enfin, je viens de les avoir.
  • C’est un bel âge.
  • Et vous ?
  • Mais je crois que je n’ai pas d’âge. Tu peux me tutoyer, tu sais. Je suis scénariste et j’écris.
  • Tu écris quoi ?
  • Des histoires.
  • Je pourrais en lire ?

Première fois où je posais autant de questions. Quand on sait que c’est la réponse qui est importante. La crédulité, la candeur, me poussait à les posséder. Marionnette de l’imagination ou de la pesanteur. Le cinéma était ma passion, j’étais déjà condamnée à m’intéresser à lui. Un vieil enfant. Pas besoin de voir pour comprendre. Juste englobée par l’aura.

  • On va boire un verre. Et après on monte chez moi, je te lirais. Tu ressembles à un petit oiseau. T’es comique. Des grosses pompes pour une svelte.
  • Je peux marcher sur terre et dans l’espace avec. Et je te dis :  Un grand MERCI.

 

 

Je ne contemplais plus le hasard. Deux mondes s’étaient entrechoqués : le sien et le mien. Comme dans toutes les histoires d’amour. Tragiques ou drame-bourgeois. J’avais appris le manque, la souffrance qui était devenue une maladie chronique. Mais le désir était axiomatique. Je commençais à imiter Louis, dans mes fringues, mes manières de parler, d’agir et de boire. Je voulais être son miroir. Je me contentais d’être une voleuse. Voler ma liberté.

Une nuit, dans mon petit village. Il m’appela, il venait, en taxi. Je fis le mur. Acte, que les filles comme moi qui passe leur temps à lire et à subir des convenances imposées par tous les gens autours, ne ferait pas. Je l’ai fait. Et je me suis retrouvée dans un hôtel. Pas de question sur le fait d’être une pute ou une geisha. Juste la réunion de l’ivresse et d’un désir déjà meurtris. Demain, j’avais cours. Mon vieil enfant me faisait déjà cours et ça m’allait. Je l’admirais et je l’aimais. Ni gérontophile, ni pédophile. Le Je et le Nous.

Au matin, on alla dans les bars, j’étais fascinée par ce monde. Tous ces types me touchaient. Ils parlaient de tout, dans ce parlement du peuple comme disait Balzac. Je dirais plutôt ce parlement du monde. Et j’étais avec mon monstre. J’étais sa nièce et lui mon oncle devant eux.  Ils nous aimaient et ont les aimés. Buvant toute la journée, parlant d’arts, de philosophie, du temps, de la religion. De l’imagination : une extase couvrant le manque. Puis, un vieillard avec un clebs nous observait, je savais qu’il savait. Il buvait un café calva. Il venait vers nous et me dit : « Tu n’es pas sa nièce mais c’est beau. Tu connais Anne Wiazemsky ? ». Je lui hochais que non. « Mais tu connais Jean-Luc Godard ? » Bien sûr que je connaissais Godard ! Bande-à-part, A bout de souffle, Alphaville, Une femme est une femme. Oui, avant je pouvais regarder 5 films en une journée et être émerveillée. Je rêvais d’Anna Karina, je ne connais pas d’Anne moi. « Tu vois, petite enfant, Jean-Luc Godard et elle avait 17 ans d’écart, elle a écrit un livre sur cette relation « Une année studieuse » ». Je répondis : « Oui notre relation est banale. Si Anne Wiazemsky n’avait pas eu de relation avec Jean-Luc Godard, personne n’aurait lu son bouquin. De fait, pas de bouquin ».

Mon téléphone, 16 appels manqués. Mon frère. Merde, c’était mieux avant, mieux avant. Il y a bien des ados de mon âge qui sèche pour aller boire simplement des bières ou fumer un pétard. Pourquoi tout le monde s’inquiète toujours pour tout ou rien. Ne jamais rien demander à personne. Chercher ou trouver l’inexistence.

  • Allô ?
  • Ouais, qu’est-ce tu fous ! T’es où merde ! Tout le monde s’inquiète. Je te jure, maman et papa son à deux doigts d’aller voir les flics !
  • Oui je sais, je déconne. Pardon. Pardon. Pardon ! Merde. Je ne peux pas te dire Chris ! Je rentre vers 20h, ok ?
  • Ok, mais grouille. Maman pleure.

Je raccroche, je pleure.  J’aime et pourtant je pleure. Face à face devant le monstre qui me montre la cruauté des deux mondes. Mais en même temps, que fous une gamine de 17 ans avec un vieux dans un PMU. Peut-être, malheureusement ou heureusement : elle vit.

 
 
 
 

 

Un dernier verre

 

 

Il était une heure du matin, je suis encore chez lui, encore assisse à la même place. Depuis un an. Rien n’avait changé si ce n’est moi. Face à Face avec Louis, je devais rentrer chez moi. Il pleure devant-moi, je n’arrive plus à desseller si ses larmes sont sincères ou comédiennes. L’alcool c’est une maladie. J’avais cours dans six heures. Je commençais à stresser. Je devais faire quoi maintenant, m’endormir auprès de lui ou pas du tout. Rentrer chez moi, encore ? Comme d’habitude.

Je le regardais, sans émotions, aucune larme, aucun sourire. Juste un vide, un vide absolu dans mes yeux. Une bouche figée, fermée comme si elle ne pouvait grandir. Le froid envahissant mon dos. Aucuns frissons. Des mains ou les veines ressortaient, des ongles rongés. Ils sont morts. Le corps n’a plus d’âme, l’aiguille est fixe. Je me disais que le jeu était peut-être fini. Ne pouvant supporter l’espace, les débris de cigarettes jamais finies, les tasses à cafés remplies de vodka, la cendre surtout. La cendre qui ne dansait plus. Je crois que ou je sais que je ne l’aime plus. « C’est quoi aimer ? ». Sans cesse, cette question dans ma tête, un enfant tapant de son bras, svelte, un tambour bleu dans un jardin perdu ou les lilas sont morts, sans chaussures il marche sur les épines qui vivent depuis bien trop longtemps. Elles pleurent. Elles ont de la chance. On aurait dit Peter Pan, il ne grandira jamais, du moins plus jamais. Les croutes du désir sont tombées, il savait et pourtant il a tout fait pour les retenir. Il s’enfonce de plus en plus dans les épines. Mais je ne comprends pas, il n’a pas mal.

  • Parle-moi ! Mais réponds putain ! Oh ! Parle-moi ! Dit quelque chose ! Dis-moi je t’aime putain !

Je ne pouvais pas. Je n’y arrive pas, même pour dire je t’aime, même pour dire bonjour ou au revoir, même pour murmurer, chuchoter, brayer, crier, hurler, frapper, marcher, courir, vivre. Je n’existais pas. Etre, c’est ce que j’aurais dû. Il faut qu’il me réveille… Et puis je pense :  j’ai oublié d’embrasser ma mère. Ne pas oublier. Ne jamais oublier. Pourtant, je retiens la vague du temps qui n'est guère aliéné car je ne suis pas ce que je suis je suis ce que vous voulez que je sois mais je suis libre de faire pipi debout, je suis une femme. Pour être droite éveillée à l’objet tant désiré. Mais ce n’est pas toi, c’est moi, c’est ma vie, celles des autres, de tous, il faut que je m’en aille. Partir ou rester, choisir une dernière fois. Alors je pars en gardant le visage du monstre tant attendu. Un coup d’œil dans le miroir brisé, je vois mon visage, le mien, qui ne pourra jamais et pour toujours s’envoler sur le mont-de-piété mais qui piétinera tous ces cleptomanes dérangés. Si le désir est plus fort que tout, alors je vais te dire un dernier mot, regarde une dernière fois ma figure de névrosée emplie de la folle du logis.

  • Si je t’aime, ça ne te regarde pas.
  • C’est le truc le plus stupide que je n’ai jamais entendu, c’est nul, j’ai les boules ; Tu vas avoir les boules. Viens pas pleurer après.

Un sourire, un dernier temps.

  • Je ne pleure plus.
  • Je veux que tu sois ma maîtresse pour toujours.
  • Tu es vieux.
  • Ta gueule !
  • Tu te souviens du texte que je t’avais écrit il y a un an environ. J’ai l’impression de tournée en rond, tout se répète.
  • Il m’a touché, je l’avais lu dans la gare pour te rejoindre. Lis-le.

Je regarde sur mon téléphone, on a tout maintenant sur ces trucs. Une année entière dedans. Je le trouve, je l’avais appelé « il y a ». Toujours rester vague pour qu’on me laisse tranquille…

  • « Il y avait la jungle. Ma mère m’interdisait d’y pénétrer. Le risque ? La peur. Je n’ai jamais douté. J’y suis allé. J’ai couru un matin sans rien, juste mon ombre. Tout est faux. J’ai pris la route tournante de la jungle. J’ai fumé ma première cigarette sur cette route. J’étais plus sauvage que la jungle, alors c’est moi qui l’ai tournée. Mon inconscience s’est trouvée. J’étais perdue, je marchais, n’importe où, je voulais tout ou rien. Sur un trottoir en face d’un pub à côté de cette Femme complétement nue, il y avait cet être, il ressemblait à une bête, c’était un géant, tout à coup j’ai su que c’était elle : la peur. Je lui ai demandé : « Pourquoi on tourne ? Je viens de la zone droite. ». Elle a ri de moi, et m’a dit que j’étais un renard. Il y avait ses yeux qui me regardaient. Et j’ai compris. Le monstre me racontait une histoire. Nous avions le même regard. Il m’observait, me contournait. La peur a tremblé. La panthère a tremblé. Elles ont regardé mes pieds nus. La Femme s’est enfuie, le monstre s’est approché. De plus en plus. Je savais qu’il était petit et que moi, j’étais grande. Nous étions deux. Il m’a donné des chaussures. Je ne voulais pas les mettre, je suis la jungle : je suis. Pas de réponses, juste le questionnement du soi. Il m’a raconté l’histoire de mon monde. Je lui ai dit que je n’appartenais à aucun monde. Un miroir était derrière sa tête, j’essayer de trouver mon reflet, mais je vis : une vipère, est-ce ce monstre aux yeux verts qui produit l'aliment dont il se nourrit ? Les autres, je les ai aperçus, toutes autour de moi, ces vipères. Que voulaient-elles ? L’objet du désir, cette atteinte obscure. L’être intérieur. Je les aime, je les emmerde. Alors, j’ai souri au vieux qui buvait sa bière. Le monstre m’a pris par la main et m’a dit qu’il m’aimait. J’entendis : « Ainsi, parle un chien lorsqu’il est ivre ! », c’était le vieux. Choisir, je devais. Prendre garde, je devais. Je venais d’ailleurs. Je suis devenue. Et moi, j’ai suivi le merveilleux monstre. Il a regardé sa montre. Et nous, nous savions que nos cœurs étaient plus rapides que le temps. La musique tournait avec nous. Onirique ou érotique ? Je survivais dans ce cycle de la vie. Le monstre m’a appris à vivre. C’était le début. Le début de mon histoire, je n’étais personne aux yeux des autres. Ni d’étiquettes sur ma gueule, ni objet. Juste ma jeunesse et ma joie : étrangères à l’œil. La sensation de ne pas mourir. Il a beau hurler, seule mon ombre l'écoute. Et pour une fois je dis « nous », et pour une fois je vis... Merde, je suis vaincue, le vieux à la bière ne savait pas que j'étais ivre. Et puis, est venu le déluge. Les vipères sont venues vers moi. La fuite, j'ai dû m'enfuir, j'ai couru. Me revoilà dans la langueur de la zone droite. Tout est fini. Ma mère savait, les autres savaient. Un monstre, voilà ce que j'étais. Et maintenant, perdue. Mon corps ne m'appartenait plus, mi mon être, ni mon cœur ; je n'avais plus que ma pensée. Courir est dorénavant impossible. Conne, ingénue, je suis aux yeux de l'autre. Enivrée et brûlée au niveau de mes reins. Je ne suis rien. J'ai perdu mon visage, je veux le retrouver. J'attends demain et je regarderai ailleurs par ailleurs. Je veux lui dire adieu ou peut-être à jamais. Je devrai m'endormir, je devrai arriver... ô oui j'ai cru que j'étais sans limite, ô je salue à tous ceux qui passent ma tendre souffrance. Putain, innocence ! Je te cause ! Retrouve-moi ! Pourquoi tu t'es enfuie ? La peur t'a arrachée. Je tourne avec mes pieds enflés. Alors, comment vais-je faire, on ne peut se croiser. Pas même se regarder. Plus personne ne veut me voir. Pas même m'enterrer. Une place dans ce monde ? JAMAIS, et dans aucun autre monde, que ce soit le cul sur une chaise, pas le besoin, j'ère et je vis. Et je possède ma liberté qui vole autour de moi. Et j'ai le droit de vivre avec elle. Maintenant, je choisis, et, je veux m'enivrer. Je vais le dire au vieux. Je vais le dire au monstre. Je vais le dire à la Panthè Ainsi qu'à ma mère. Qu'elle est ma vraie raison ? Ce que je suis et ce que vous n'êtes pas. J'ignore ce que vous me voulez. Mais...moi, je sais. Et je vais m'arrêter d'écrire, je regarde le crépuscule et je retourne tourner la jungle. Pieds nus, seule, dépossédée. Je m'évade et vais crier : " Seul, le monstre est mon visage ! ". »
  • Bon, ce n’est pas mal, cela dit, mais tu es trop près du trottoir, je vais te remettre sur la route.

On a compris, il n’y a pas de fin. Juste des gens perdus.