Kerangal & Kennedy

— Ecrit le Vendredi 3 octobre 2008 dans la rubriqueC'est nouveau”.

kerangal.jpgCurieusement il n’est pas donné à beaucoup d’écrivains d’avoir un style, surtout parmi la jeune garde, cette relève dont on attend beaucoup jusqu’à la prochaine. Des univers, des théories, des ambiances, des couleurs, mais souvent point de ce style qui distingue un écrivain d’un auteur. Il est vrai qu’avoir trouvé sa marque ne suffit pas à vous faire un nom, que posséder sa langue et la soumettre à sa ou ses visions n’assure pas d’un public plutôt friand d’histoires. On pense en passant à Zone de Mathias Enard, ardemment défendu sur son blog par Titus Curiosus et qui mériterait que quelqu’un, ici, en souligne l’importance et l’ambition. Avec Maylis de Kerangal, qui appartient d’ailleurs à ce groupe réuni dans la revue Inculte et où officie le brillant Mathieu Larnaudie, le fin Arno Bertina et le joueur de football palmé François Bégaudeau, Maylis de Kerangal donc que nous suivons depuis son premier livre, l’évidence s’impose : en quelques lignes vous savez que vous êtes en présence d’une écriture qui ne se contente pas de coller à des faits ou aux ressorts d’une intrigue qui justifierait à elle seule de continuer le livre. Non, elle écrit et vous saisit par son verbe qu’elle ne ménage pas, par son art de la syncope, par son rythme, ses personnages prennent vie en quelques lignes, décrits en trois touches. Nous avions beaucoup aimé son duo de nouvelles Ni fleurs ni couronnes, un peu moins goûté à l’exercice que constituait Dans les rapides (très aimé cependant par quelques libraires du rayon, un brin nostalgiques des seventies), nous voici aujourd’hui totalement convaincus par son dernier roman, Corniche Kennedy, à l’enseigne de son fidèle éditeur Verticales, et qui met de nouveau en scène des adolescents, personnages dont elle restitue avec une finesse qui laisse pantois les variations, les tentations et les failles, usant de leur langue sans tomber dans la parodie, saisissant au vol (c’est le cas de le dire ici) leur volatilité et leur pesanteur. Les héros de ce roman impossible à lâcher tant la tension reste forte du début à la fin, n’ont même pas quinze ans et ils côtoient l’éternité en se propulsant du haut d’une corniche pour des sauts dangereux, activité répréhensible qu’un commissaire, plutôt malgré lui, doit éradiquer sans faiblesse pressé par un politicien qui a fait de son action municipale une caricature perfidement saisi par l’auteur. L’affrontement qui va en découler tient du jeu et de la course, de la comédie et du drame, et l’art de Kerangal de rester sur le fil, entre accélérations et ralentissements, entre psychologie et action, fonctionne magnifiquement. On aura compris que notre enthousiasme à trop s’étaler, risque d’inquiéter. Nous nous contenterons donc d’affirmer, avec un rien d’assurance, que si Corniche Kennedy n’est pas encore un large succès de librairie, c’est pourtant un des livres majeurs de la rentrée littéraire française. Il est peut-être temps qu’on se le dise.

Commentaires récents

Posté par Titus Curiosus
Le 3 octobre 2008

Parmi ma “moisson” de ce jour,
le premier Mathias Enard, “La Perfection du tir”.
Je l’ouvre ; première phrase : “Le plus important, c’est le souffle”.

A comparer avec l’entame de mon article sur “Zone” :
“Sur “Zone” de Mathias Énard (aux Éditions Actes-Sud, ce 20 août 2008), immense livre d’un immense écrivain.
Un livre de très grand souffle _ à la Walt Whitman, si l’on veut _ ;
très grand souffle
qui n’est guère courant dans la tradition littéraire française,
sauf Agrippa d’Aubigné _ “Les Tragiques” _ et (tout) Victor Hugo ;
ainsi que _ des deux auteurs de prédilection du personnage de la belle et méthodique Stéphanie dans ce “Zone“, Proust et Céline _ la “Recherche“ et le “Voyage“…
Quel souffle, en effet, dans ce voyage
_ ferroviaire, entre les gares Centrale et Termini de Milan et de Rome, un “8 décembre”…”, etc…

Titus Curiosus

Posté par Strega
Le 27 octobre 2008

j’attendais mieux de la vénérable maison Mollat que ce panégéryque des bobos sans imagination ni style que sont Begaudeau, de Kerangal et Bertina. La crise menace-t-elle tant le chiffre d’affaires qu’il faille en passer par là ?
Promouvez la littérature, pas la “médiacratie”, Tf1, FR 2 et la presse s’en chargent.

Posté par Giovanni
Le 28 octobre 2008

Le problème c’est que, lorsqu’on n’est pas capable d’orthographier panégyrique sans faire de(ux) fautes, la critique qui a l’air d’une parfaite mauvaise foi en perd de son intérêt et …de son sérieux car à relire ce petit billet je n’y vois guère que l’éloge d’un auteur pas très people et non celui de Begaudeau & cie. L’amertume est bien mauvaise conseillère. Ne vous souciez pas des jaloux. G.

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