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Les Argonautes - Maggie Nelson

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Une actualité de Marie-Aurélie
Publié le 05/01/2018
Maggie Nelson, cette brillante essayiste qui refuse de compartimenter, qui mélange tout, écrit sur sa vie. L'expérience se superpose à la théorie pour engendrer Les Argonautes, incroyable histoire d'amour, de sexe, de genre, de mère et de femme.
"Un jour ou deux après ma déclaration d'amour, transie tant j'étais vulnérable, je t'ai envoyé le passage de Roland Barthes par Roland Barthes où il compare celui qui prononce la formule "je t'aime"  à "l'Argonaute renouvelant son vaisseau pendant son voyage sans en changer le nom". Tout comme les pièces de l'Argo peuvent être remplacées à travers le temps, alors que le bateau s'appelle toujours Argo, chaque fois que l'amoureux prononce la formule "je t'aime", sa signification doit être renouvelée, comme "le travail même de l'amour et du langage est de donner à une même phrase des inflexions toujours nouvelles"."

Alors d'accord c'est une histoire d'amour.
C'est ce qu'on semble lire partout. Car oui, ce livre là, on en parle déjà partout. A raison.

Maggie Nelson, poète, essayiste, critique d'art est méconnue en France. Fort heureusement, les éditions du sous-sol ont publié en août dernier Une partie rouge, incroyable autopsie du fait divers qui a bouleversé la famille de Nelson lorsqu'en 1969, la tante de Maggie est sauvagement assassinée par un serial-killer. Née quatre ans après le meurtre, Nelson a grandi avec le fantôme de cette tante inconnue au-dessus de sa tête.

Inspirée par sa vie propre, Nelson dresse avec Les Argonautes une réflexion passionnante et engagée sur la marginalité, la féminité et la vie conjugale contemporaine, emportant dans son sillage les figures de Roland Barthes, Gilles Deleuze, Eve Kosofsky Sedgwick, Susan Sontag ou Judith Butler.

Mariée à Harry, performeur transgenre puis enceinte via PMA, Nelson passe sa vie au crible. Habitée par des questionnements récurrents sur sa relation à Harry, son approche de la maternité, elle s'empare d'une multitude de problématiques sociales ou intimes inhérentes à la féminité et ouvre une réflexion aussi pertinente que bouleversante. Le corps est évidemment au coeur du texte, comme source de souffrance et de jouissance mais surtout comme source de transformation. La transformation du corps de Harry, la grossesse de Maggie, le corps de Iggy qui se forme en elle... Loin, très loin des clichés sur le genre et la sexualité, c'est sans cesse un questionnement sur le rapport à l'autre.

"Même des actes génitaux identiques ont des sens très différents selon les personnes. (Sedgwick) C'est une leçon cruciale à retenir, et aussi une leçon difficile. ça nous rappelle que la différence existe spécifiquement là où nous cherchons, où nous attendons la communion."

La beauté du texte réside en son intelligence et son authenticité. Authenticité profondément incarnée par sa candeur amoureuse pour Harry à qui est dédié Les Argonautes.

"La joie n'est pas une protection et certainement pas une responsabilité. "La liberté d'être heureux restreint la liberté humaine si on est pas libre de ne pas être heureux." (Sara Ahmed) mais on peut faire de chaque liberté une habitude, et il n'y a que toi qui saches quelle option tu as choisies."

"L'une des conséquences positives de se reconnaître l'esclave d'une substance est la levée d'un tel subterfuge. Au lieu d'une autonomie épuisante, le rude aveu d'une dépendance et le soulagement qui s'ensuit. J'aspirerai toujours à contenir mes démons aussi hermétiquement que possible, mais ça ne m'intéresse plus de cacher mes dépendances dans le but de paraître supérieure à ceux qui sont plus souffrants ou plus abîmés."

Nelson est sans concession, elle est exigeante envers elle-même, envers les autres aussi. Son talent n'en est que plus évident. Ce livre est une réussite parce qu'il est brillant, parce qu'il force à la réflexion, parce que c'est un livre dont nous avions besoin.




Bibliographie

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"Jeune fille", lectrice de "Roman(s) russe(s)" ou de "Chef (s) -d'oeuvre inconnu(s)", j'aime "Mes amis", "Courir", "Penser/classer" et je lis en toute "Saisons". Au "Square", "Des journées entières dans les arbres", sur "La Côte sauvage", "Le Livre" est "Auprès de moi toujours". Des oeuvres d'Anne Wiazemsky, Emmanuel Carrère, Honoré de Balzac, Emmanuel Bove, Jean Echenoz, Georges Perec, Maurice Pons, Marguerite Duras, Jean-René Huguenin, René Belletto et Kazuo Ishiguro se cachent dans ce petit texte, saurez vous les retrouver ?

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