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Histoire de peintures de Daniel Arasse par Lucile Rolland Clésup Lycée Camille Julian

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Une actualité de Pierre
Publié le 19/05/2016
Les 25 interventions radiophoniques de l'historien d'art Daniel Arasse sur France Culture pendant l'été 2003 ont été retranscrites et rassemblées pour former le livre Histoire de peintures. Il offre une bonne introduction à la découverte de l'Histoire de l'art, cette discipline exigeante, à la croisée de plusieurs sciences humaines, qui requiert la culture et le travail de recherche de l'historien et le talent de séduction de l'écrivain : ce dernier doit en effet susciter par les mots l'envie d'entendre ou de lire la description et l'interprétation d'une œuvre qu'il n'est même pas toujours possible de voir. Dès le premier chapitre, « Le Tableau Préféré », on peut apercevoir quelques traits de la personnalité de Daniel Arasse qui parle de son rapport aux œuvres à la première personne pour ne pas laisser d’ambiguïté sur une possible objectivité de l'historien d'art. Au contraire, il assume d'emblée une pleine subjectivité quand il déclare qu' «il y a des peintures qui touchent, qui me touchent ou m'ont touché plus que d'autres, et je sais qu'il y en a qui ne m'ont pas encore touché, mais qui un jour ou l'autre vont me toucher». L'histoire de l'art n'est pas une science froide. La rencontre avec les œuvres ressemble à une rencontre amoureuse dans laquelle intervient une alchimie puissante, au delà du conscient et du raisonnable, capable de bouleverser au point de se sentir impudique et ridicule: «cette tonalité de bleu inventée par Matisse m'a bouleversé au point que ça m'a fait monter les larmes aux yeux et que j'ai quitté la salle immédiatement et je ne suis pas revenu, car on ne pleure pas en public devant un tableau...» Bien entendu, ce genre de coup de foudre n'a rien d'automatique. Daniel Arasse n'est pas un esthète au cœur d'artichaut, c'est un intellectuel de la deuxième moitié du XX° siècle qui s'efforce de croiser les méthodes de plusieurs sciences humaines telles que l'histoire, la philosophie et l'anthropologie pour revitaliser sa discipline. Son érudition lui permet de traiter certaines problématiques en philosophe, par exemple lorsqu'il cherche à distinguer le fait d'aimer de celui d'admirer une œuvre. En effet si l'on peut se mettre d'accord sur des critères tels que la prouesse technique, l'originalité de l'artiste ou encore la perfection formelle de l’œuvre qui justifient qu'elle soit admirée et qu'elle passe à la postérité dans un musée, il est néanmoins plus compliqué d'expliquer pourquoi on aime un tableau plus qu'un autre car cela résulte de notre rapport personnel à celui-ci et comme le dit Arasse «la peinture est un art fascinant dont on ne peut cependant pas expliquer pourquoi il touche». L'auteur apporte néanmoins quelques éléments de réponse sur ce qui peut susciter sa fascination jusqu'à son amour profond pour certaines peintures «je dirais que c'est le sentiment que dans cette œuvre là il y a quelque chose qui pense, et qui pense sans mots.». À d'autre moments c'est en historien qu'il intervient pour faire tomber la croûte de légendes, d'anecdotes et d'affabulations en tous genre qui obscurcissent la vision que le public a d'une œuvre trop connue, un peu comme ces superpositions de vernis jauni qui altèrent les couleurs d'origine sur la toile. Son chapitre consacré à la Joconde, l'un de ses tableaux préférés, fournit un bon exemple de la pensée de Daniel Arasse. L'auteur est bien conscient de la difficulté presque insurmontable pour un historien de l'art d'apporter un éclairage nouveau sur une peinture qui a suscité depuis plusieurs siècles un engouement jamais démenti et acquis une notoriété quasi-universelle. Il est plus facile pour lui de briller avec une réhabilitation savante d'un petit maître oublié, comme Jean Fouquet, inventeur d'une perspective tournante ou convexe. Il est sûr de faire œuvre de quasi-pionnier quand il invite l'amateur d'art éclairé à se pencher sur un genre pictural passé de mode et relativement dédaigné comme celui des Annonciations. Pourtant, il a décidé de ne pas tourner le dos au plus grand maître de la Renaissance, dont il est un spécialiste et à la plus vue de ses œuvres. Il ne cache pas la difficulté qu'il peut y avoir à justifier pourquoi il est légitime d'«aimer vraiment» la Joconde. Lui-même reconnaît avoir mis vingt ans pour y parvenir. En tant qu'historien d'art, Daniel Arasse se donne pour mission de guider le goût du public à la fois vers des œuvres qui font consensus, mais pour lesquelles on ne sait plus dire pourquoi on les trouve belles, mais aussi pour des œuvres négligées et méconnues du plus grand nombre. Pour la Joconde, il s'attache à faire redécouvrir les mystères intrinsèques à cette œuvre plutôt que les anecdotes concernant l'identité du modèle par exemple. Il invite l'auditeur-spectateur à affûter un regard qui pense. Les mystères de la Joconde Daniel Arasse reprend la construction du tableau de Léonard de Vinci dans chaque détail et nous montre ce qu'un savant peut affirmer et un observateur aguerri voir. «le mystère de la Joconde n'est pas dans ce que l'on invente autour mais dans le tableau lui-même». En effet, le tableau a donné lieu à de multiples théories sur l'identité réelle du modèle. Certains continuent d'y voir un être androgyne du fait de la superposition d'une femme réelle et d'un homme, qui serait un collaborateur de l'atelier de Léonard et qui aurait aussi été son amant. Au moins autant d'hypothèses invérifiables ont été échafaudées autour du sourire énigmatique de la Joconde. Arasse démontre qu'il suffit d'avoir une bonne connaissance du contexte historique et de la biographie du peintre Léonard de Vinci pour faire tomber bon nombre d'élucubrations. Il préfère revenir au sens des différents éléments du tableau qui se prêtent à une interprétation assez intellectuelle. Pour l'auteur, l'élément mystérieux du tableau n'est pas le sourire de la Joconde, même s'il s'agit du premier portrait souriant, inventé par Léonard. Il pense que la femme qui sert de modèle sourit car elle est fière d'avoir donné deux héritiers à son mari. Celui-ci, un certain Giocondo, très riche florentin, a, pour l'honorer, commandé un portrait d'elle au plus grand maître de son époque, Léonard. Cette seule anecdote suffit à Arasse pour démontrer que tout ce qui a été élaboré autour du sourire de la Joconde ne résiste pas à l'analyse historique. Arasse qui considère Léonard comme un peintre-philosophe, surtout très cérébral, pense que le portrait prévu à l'origine a été détourné de son but initial. Léonard de Vinci qui travaillait très lentement a gardé pour lui ce portrait afin d'en faire une méditation sur la fugacité du temps qui passe, c'est donc une œuvre plus symbolique que réaliste. Le charme mystérieux du tableau vient de ses multiples transgressions aux règles d'une œuvre de commande. Transgression aux bonnes mœurs de l'époque, affirme Arasse, puisque les sourcils épilés de la Joconde conviendraient mieux à une courtisane qu'à une femme respectable. Il soutient aussi que l'élément le plus fascinant du tableau réside dans l’incohérence du paysage sauvage de l'arrière plan qui est à la fois coupé en deux et relié en son milieu par la figure de Mona Lisa. Derrière elle, le lien géographique entre les deux parties du paysage ne peut pas se faire: «la transition impossible entre les deux parties du paysages se fait dans la figure, par le sourire de la figure». L'auteur y voit une méditation sur le temps qui passe, symbolisé par le pont et par le sourire esquissé qui sont les seules allusions au mouvement, avec la légère torsion du buste: «Or le sourire c'est l'éphémère, ça ne dure qu'un instant» et « S'il y a pont, il y a rivière, qui est symbole banal par excellence du temps qui passe». Le paysage symbolise le chaos primitif d'un monde avant les hommes, sans doute le passé, peut-être l'avenir. Le sourire de Mona Lisa c'est le présent mais attention, il est évanescent. Le tableau tirerait donc sa poésie inépuisable du fait qu'aucun des symboles utilisés n'est catégorique. Ils peuvent signifier ce que le critique y voit mais peut-être aussi autre chose. Même si l'interprétation de Daniel Arasse n'est pas totalement convaincante, faute d'écrits de la main même de Léonard de Vinci, elle est très séduisante. Elle a le mérite de ne recourir à rien d'autre que ce qui est réellement représenté et d'ouvrir l'imaginaire du spectateur du tableau qui est aussi invité à méditer sur le temps.