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L’ÉCRITURE DE SOI OU LE TRIOMPHE DE L’INTELLIGENCE HUMAINE, par Alexandre TEYSSANDIER, CléSup

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Publié le 12/05/2017
Prix cordées Clésup

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L’ÉCRITURE DE SOI

OU LE TRIOMPHE DE L’INTELLIGENCE HUMAINE

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 Par Alexandre TEYSSANDIER,

CléSup, Lycée Camille Jullian

 

L’écriture ou la vie eût été un titre idéal à cet essai s’il n’avait pas déjà été trouvé et rendu si célèbre par le rescapé madrilène de Buchenwald ; laissons donc à Semprun ce qui est à Semprun. Il s’agit de parler de l’« écriture », d’écrire sur elle. Avant d’envisager toute l’étendue du terme, il convient de rappeler que l’écriture (scriptura) est cette représentation de la parole et de la pensée par des signes graphiques conventionnels, un système et même un art de s’exprimer, d’exprimer et d’expliquer (que faisons-nous en ce moment ?), avant tout par l’écrit, puis par le son et l’image. Un moyen d’extérioriser ce qu’on a dans la tête pour le faire partager et diffuser ; c’est le fruit de l’intelligence que de rendre matériel et malléable ce qui n’est à l’origine qu’une idée, encore secrète et personnelle. Donner forme à de l’informe, et que cela soit conforme. Voilà pourquoi l’écriture qui est un travail (Valéry), qui demande de la raison, de l’effort, du temps, est devenue un carrefour des disciplines, une nécessité dans l’évolution de la religion, de la politique, des belles-lettres. L’écriture est-elle au fond une invention ou une découverte (talent inné) ? On a dès lors tout fait à l’aide de l’écriture. Après avoir élaboré un code intelligible et transmissible, et dont le principe s’avèrera universel id est celui de tracer des caractères, l’homme a élaboré la société culturelle, ou la culture de la société. L’écriture est dans le mode de vie, le préalable à l’action, le résultat de la réflexion. Aussi évident voire niais que cela puisse paraître, l’écriture témoigne du « génie » de l’homme (les animaux n’ont pas cette capacité) car il est possible de comprendre son essence, d’atteindre l’universel qui se cache en nous, au cœur du singulier (Montaigne).

Il existe ainsi un rapport entre l’écriture et « soi », entre l’invention et le créateur, entre en fin de compte ce que nous avons de propre et de plus intérieur et ce que nous tâchons de rendre le plus accessible, public, ouvert, visible. Car « soi » désigne, en qualité de pronom réfléchi, la troisième personne du singulier, après une préposition, et représente un sujet indéterminé, toute personne ou sa propre personne (Le Grand Larousse). Parler de « soi » c’est donc autant parler de n’importe qui, de tout le monde, que de sa nature même. Si l’on a fait de l’écriture une science et une histoire, on écrit forcément par soi-même puisque nous avons cette faculté en nous-mêmes. Un problème se pose néanmoins : s’agit-il de l’écriture pour soi ou de l’écriture de soi ? En réalité la première proposition est beaucoup plus simple et simpliste que la seconde au sens où elle signifie écrire donc agir, faire, créer pour soi, faire en sorte que l’on progresse seul. On veut par là faire le point avec nous-mêmes (autobiographie, hupomnêmata), il y a de l’égocentrisme. Et puis, « pour » donne l’idée d’extérieur, de quelque chose ou de quelqu’un tandis que « de » renvoie à la constitution, à l’essence, à la chose elle-même. En clair c’est la seconde proposition qui nous intéresse car elle a une portée beaucoup plus grande et noble ; on écrit ce qu’on est, l’être, la vie (dimension universelle) plutôt que de faire le récit de son existence, de ses réussites personnelles, de ses travers, de ses regrets. En réfléchissant bien, il s’agirait pour nous non pas d’étudier « l’écriture ou la vie » ou la vie de l’écriture mais « l’écriture de/est la vie ». Il est clair que l’homme se dévoile en écrivant ; le style d’écriture est d’une telle façon car cet homme pense et vit d’une telle façon (style). On apprend beaucoup sur nous en étudiant les œuvres, témoins de la technique, de la virtuosité voire du génie : oui l’écriture est un art, qui permet d’expliquer des œuvres, des mentalités, et est par là un allié de poids dans la marche vers le progrès (c’est la première invention majeure de l’homme avant la roue et le numérique, une révolution). Écrire c’est mettre en forme une pensée, c’est refléter de la vie. Peut-on donc affirmer qu’on se crée par l’écriture, du moins qu’on se découvre ? Très certainement. Le soi évolue, car à travers les âges on ne parle pas de soi de la même sorte et au fil de l’histoire ce que l’homme croit être, change aussi. « Les paroles s’évanouissent et les écrits restent » entend-on quelques fois autour de nous, c’est vrai, de même que l’art, facteur de culture donc de représentation, est la seule trace de notre passage sur Terre (Daniel Arasse, Histoires de peintures). Ne focalisons pas que sur l’écriture, l’écriture de soi met davantage en relief le « soi » que l’écriture elle-même : il faut écrire son être et être ce que l’on écrit. Pas d’écriture sans le soi, avant le verbe c’est le sujet qui importe.

A travers ces lignes, il convient d’analyser l’écriture en elle-même, ce qu’elle permet sans qu’on s’en aperçoive de prime abord, l’explication du soi et surtout ce en quoi écrire c’est se créer. A travers les mots, les formes, les œuvres, l’art et la culture, assistons-nous à un triomphe de l’intelligence humaine ? En quoi écrire est-il le meilleur moyen qu’ait trouvé l’homme pour se définir ? Pourquoi ne peut-on plus vivre, être soi-même, sans l’écriture ?

 

Amour et amitié

Un livre est dans la vie courante la matérialisation par excellence de l’activité scripturale (oui l’écriture peut avoir un sens plus large que le simple fait d’aligner des lettres, on pourrait en faire un synonyme de l’expression). Il retranscrit ou crée le réel. S’il est des thèmes qui plaisent autant à l’écrivain qu’au lecteur ce sont bien ceux de l’amour et de l’amitié, des récits et exemples précis ou de la fiction (romance) sur les liens heureux entre les gens. Le positif, la gaîté, le bonheur apaisent les consciences, suscitent l’intérêt, l’attention, l’attirance, l’attraction. De Montaigne (« parce que c’était lui ; parce que c’était moi »), et bien avant lui encore, jusqu’à Barbara Cartland, on favorise très souvent le Beau, le Sentiment, l’Être, mais aussi l’instinct de communauté et l’universalité (la condition humaine) qui nous constitue tous. On parle de soi, on croit se raconter au fil des pages d’autobiographie, d’autofiction, de Mémoire, mais en réalité on construit des idéaux mais aussi des problèmes. En évoquant la merveilleuse relation que l’on mène avec quelqu’un ou la vie orageuse que l’on partage avec sa moitié ou un proche, nous apprenons en fait la nature humaine, l’aptitude à s’adapter à une situation, à des circonstances nouvelles, la capacité de comprendre, de donner un sens à telle ou telle chose, de conceptualiser, de rationaliser, l’intelligence.

Prenons un exemple, une parution récente et parlante : Mémoire de fille d’Annie Ernaux. Toute œuvre est enrichissante car elle permet, en prenant du recul sur elle, de cerner une problématique, d’apprendre la réalité des choses, de comprendre. Et comprendre c’est presque justifier car comprendre la décision ou la conduite de quelqu’un, cela veut dire (et c’est aussi le sens étymologique du mot) les mettre en soi, mettre en soi celui qui en est responsable, se mettre à sa place, s’identifier à lui. Dans cette œuvre donc, on comprend la volonté de l’auteure d’effacer l’effroi en elle, qu’elle ne veut ni revivre ni tout effacer mais comprendre et modifier son regard, d’« explorer le gouffre entre l’effarante réalité de ce qui arrive, au moment où ça arrive et l’étrange irréalité que revêt des années après, ce qui est arrivé. » L’homme est très fragile quant aux rapports qu’il entretient avec les autres autour de lui (fraternité, couple, foyer, lieu et personnel de travail) il s’est conditionné autour de force valeurs et normes et entrer en délicatesse, en conflit voire en guerre avec autrui est plus que détestable. Quoi de mieux que résoudre des problèmes que l’on crée nous-mêmes ?

C’est le sens du progrès, de l’histoire ; la vie consiste à corriger ses défauts, ses sentiments. Lire ou composer sur des thèmes comme l’amour ou l’amitié ou la famille concerne tout le monde, la totalité des « soi », c’est donc un enseignement fort, quelque chose de concret et de parlant, sur notre nature complexe. L’amour n’est pas chose simple, est source de beaucoup de bonheur mais peut aussi causer force malheurs : on écrit, on s’écrit, des petits papiers, des lettres parfumées (quoique cela se fait de moins en moins), des mots doux, des journaux intimes, des « textos » plus passionnés que passionnants, et l’on cherche alors à lire entre les lignes. C’est-à-dire que l’on écrit ce que l’on éprouve, ce que « soi » voit et conçoit ; le cœur appelle au secours la raison. On dit parfois trouver l’âme sœur, « lire » en elle ce que l’on cherchait, comme tout spécialiste cherche à intellectualiser, à phraser voire à versifier les ressentis du client ou patient. Scribere nos émotions n’est pas un but ni un tout mais un moyen, et encore qui ne suffit pas : « les traces matérielles qui fugacement nous renvoient à nous-mêmes » (A.E.), un support que l’on juge nécessaire parfois tant il peut être rassurant ou évasif. Il arrivait aux moyenâgeuses par exemple de fredonner des chansons de toile tout en tissant, chantonner ce lyrisme amoureux qu’on mettait par écrit anonymement, en plein travail, ce qui les accompagnait à tout moment et participait de leur quotidien, l’adoucissant.

 

Histoires et civilisation : des souvenirs impensables et des mots forts

Si écrire ne sert supposément qu’un temps cela peut faire souffrir durablement : « le bonheur de l’écriture, je commençais à le savoir, n’effaçait jamais ce malheur de la mémoire. Bien au contraire : il l’aiguisait, le creusait, le ravivait. Il le rendait insupportable. Seul l’oubli pourrait me sauver » affirme Semprun à son amie Claude Edmonde Magny, l’auteure de Lettre sur le pouvoir d’écrire, 1943. En écrivant, il comprend qu’il se sauve de l’effroi mais aussi qu’il l’alimente et y replonge puisqu’il l’évoque encore, il n’y a pas lieu d’évasion ou de révolte et il demeure jusque dans son sommeil emprisonné. Pis, pour lui, écrire sa vie revint à vivre sa mort au lieu de l’exorciser.

Une grande qualité humaine, un usage exemplaire de sa raison, est de « convertir » des secondes, minutes, jours, nuits, semaines, mois dans l’horreur et l’humanité en des mots nobles, forts, justes. Robert Antelme et L’Espèce humaine, Rudolf Vrba et Je me suis évadé d’Auschwitz peuvent être des exemples qui viennent spontanément : une capacité unique à parler de l’hors-norme avec notre code raisonné de pensée : c’est là un effort laborieux mais salutaire, il convient non pas de retranscrire à qui mieux mieux la dure réalité mais de la « créer » avec nos mots au sens où on ne l’on aurait pas anticipée, cru possible, à l’instar de la « Solution finale ». Tous ces auteurs, tous ces brillants cerveaux englués des années durant dans un traumatisme, écrivent leur soi, leur histoire respective, leur survie instinctive, mais aussi font émerger une facette du soi inenvisagée, la haine raciale comme motif délibéré d’un crime de masse sans précédent. Tache sur l’histoire contemporaine, on ne peut qu’écrire comme témoignage et réponse civilisationnels car l’écriture demeure le moyen de mettre par écrit, sur le plan matériel, au vu et au su de tous, tous les sujets possibles ; on peut écrire sur tout, surtout on peut analyser plus facilement et collectivement, poser les choses pour mieux tenter de les cerner et de les comprendre.

L’histoire est faite de cela : se porter délibérément au niveau des techniques, des règles, des rites et des mentalités collectives. Et la haine, comme composante indéfectible des siècles passés et probablement à venir, demeure un objectif ardu pour la diplomatie, la politique, le dialogue et donc l’éducation. Il nous faut écrire et écrire encore, et dire et affirmer et marteler que violence et force sont nos ennemies plus que nos alliées, renvoient à la peur de l’autre, « abâtardisse[nt] et étourdisse[nt] si fort une nature bien née » (Montaigne) sont sources de tensions et de souffrances donc de choses ignobles et indignes. « Si la littérature n’est pas écrite pour rappeler les morts aux vivants, elle n’est que futilité » (Angelo Rinaldi). La mémoire est ce que nous retenons des évènements dans notre tête mais à l’heure des « devoirs de mémoire », on multiplie les recherches, les sorties de l’ombre, les publications, considérant que le défaut de mémoire participe de l’ignorance. C’est une remise au « goût » du jour d’une pensée des Essais de 1572 qui veut que « c’est un outil merveilleux service que la mémoire, et sans lequel le jugement fait bien à peine son office ». Le jugement, on en revient là, l’homme a pris l’habitude d’écrire et de s’écrire (mais comment écrire sans y mettre irrémédiablement de soi ?) pour comprendre, juger, tirer toujours le positif et le Bien, sans parler d’utilitarisme. On a établi qu’écrire était légitimement et efficacement une voie, pénétrable, pour atteindre l’« objectif » après exposition du « subjectif », sans oublier qu’être objectif c’est voir le réel étudié tel qu’il est et non pas tel que l’observateur est, depuis ses catégories à lui. Oui, quelqu’un qui parle de lui en écrivant, bien qu’il soit unique, parle comme on parle dans son milieu et son œuvre va être une éponge, un condensé, un fragment de sa culture, une part de la civilisation : par l’écriture de soi, l’homme manifeste son humanité a son tout petit niveau. « Sur toutes les pages lues / Sur toutes les pages blanches / Pierre sang papier ou cendre / J’écris ton nom » bien sûr est l’idée qu’a Éluard de la Liberté, mais on peut se demander si elle ne conviendrait pas très bien à celle de l’homme, si la liberté n’est pas une invention, une décision, un choix de l’homme, une preuve de sa culture, donc une liberté ? Que dire de la philosophie des Lumières d’éclairer les peuples d’Europe (qui ne sont pourtant pas des sociétés « traditionnelles », sans écrit et où la culture n’est qu’orale) par les livres notamment l’Encyclopédie, pour que ces millions d’âmes s’instruisent et se construisent. Et que penser de la République idéalisée par Rousseau, celle du « moi commun », de la consécration des « soi » du peuple ?

 

Politique, religion, les dangers et les leçons

Si l’éthique relève de l’individu dans son rapport à l’universel, la politique relève du pluriel dans son rapport au commun. L’écriture de soi est une liberté ; elle concerne la cité et implique la vie de la cité. Combien d’États totalitaires ont-ils défendu à quiconque d’écrire et même de lire pour soi ce qui précisément ne venait pas de l’État, ne convenait pas aux autorités, et d’écrire et de lire en général ? C’est bien évidemment le cas de Primo Levi dont l’ouvrage Si c’est un homme a connu « un étrange destin » ; il y explique à tout le monde « ce que je ne pourrais dire à personne », que « le besoin de raconter était en nous si pressant que ce livre, j’avais commencé à l’écrire là-bas, dans ce laboratoire allemand, au milieu du gel, de la guerre et des regards indiscrets, et en sachant bien que je ne pourrais pas conserver ces notes griffonnées à la dérobée, qu’il me faudrait les jeter aussitôt car elles m’auraient coûté la vie si on les avait trouvées sur moi ». L’écriture de soi est la preuve que nous ne sommes pas ou plus embrigadés, soumis et donc réduits, tant sur le plan politique que culturel. Nous sommes et ne devons être que sujets, pas assujettis. Instrument de pouvoir, la culture est un moyen de domination pour celui qui la possède. Priver intentionnellement (comme le contraire) un individu de culture, de politique, de culture politique et de politique culturelle, c’est l’écarter de la communication, de ses repères, c’est le pousser à s’étioler, à se perdre, à se détruire. Qu’y a-t-il de pire à la destruction de l’individualité, du soi donc de la société ? Rien sûrement, et il faut le savoir. Car « savoir » c’est la vie aboutie, et comment y accéder ? « Par la lecture, par l’écriture et par la capacité de s’approprier ce savoir » répond Hélène Carrère d’Encausse. Lire, écrire, comprendre ce que l’on dit, lit et écrit, c’est une continuité, c’est témoigner de ses traditions, de son passé, de son histoire, de sa géographie, en fait de son identité : « pas d’identité sans histoire ni géographie » affirma récemment Alain Juppé dans Pour un État fort.

L’écriture n’est pas parfaite, l’écriture de soi déçoit, trompe voire peut être dangereuse : il ne faut pas la prendre au pied de la lettre et là est le problème : l’interprétation, qui ne peut pas par définition être objective, universelle et universellement admise (ex : les Écritures, les religions du Livre, la religion en règle générale). Notons au passage que les enseignements religieux, diffusés par l’écriture, peuvent mener à des comportements fondamentalistes, déraisonnables si l’on en tire nos versions ; on ne le sait que trop à l’heure où se multiplient des attaques terroristes islamistes dans le monde à l’instar de la France : « les hommes ne font jamais le mal si complètement et si joyeusement que lorsqu’ils le font par conviction religieuse » constatait déjà Pascal. Revers de la médaille, l’écriture peut conduire à l’hérésie, à la frénésie. Pourtant il va de soi que l’essence même des Écritures est de propager ‘l’amour de Dieu, de la paix et des siens (« Tu aimeras ton prochain comme toi-même », Matthieu 22 : 39). Quand, dans la patrie de Leibniz et de Kant, Hitler affirmait dans Mein Kampf, qui fut et c’est effroyable de le rappeler, un tirage colossal, plus qu’un succès de librairie, une seconde Bible pour des convertis au nazisme de la première heure, que « nous devons nous méfier de l’intelligence et de la conscience », ce n’était que la morbide confirmation de ce que le poète juif allemand Heine avait ouvertement prédit en mai 1933 : « Ceux qui brûlent les livres finissent tôt ou tard par brûler des hommes ». Une livre, une écriture, une écriture évoquant ses origines, ses idées, ses certitudes, ses objectifs (une écriture de soi) peut radicaliser et occulter au lieu d’ouvrir les yeux. Ce sont bien trois grands esprits philosophiques, Carl Schmitt, Jünger et Heidegger qui ont « fait le lit » du nazisme (Le Monde Idées, article du 2 août 2013). Quand l’homme se met au service du mal, la raison n’a plus sa primauté, l’homme va en perdition, c’est la déperdition de l’humanité (de tous les « soi » du monde). Mais après, combien de livres pour dénoncer et tenter d’enterrer à jamais ces années maudites, ce détournement de l’esprit, ce lavage de cerveau à grande échelle ? Soigner le mal par le mal, il n’en est pas question : il convient plutôt d’utiliser la meilleure arme qu’ait trouvée l’homme : écrire, traduire au mieux, au plus juste, être le plus rationnel, faire triompher la raison et l’intelligence humaine. Et ce, alors que la violence, la guerre, la cruauté sont une réalité terrible qui existe depuis toujours : elle est regrettable mais elle est en nous, elle a sa propre rationalité (thèse de Levi). Si la politique faillit, il est plus crédible d’avancer que l’écriture triomphe toujours car au fond, l’homme en est le fondateur, le soi en est le  « maître ». Ainsi, il apparaît que l’écriture peut être à la fois un enjeu (la politique, la mémoire, l’histoire), un jeu (la création littéraire, nous allons le voir) et un « je » (l’expression de soi).

 

L’écriture et l’art, l’écrit tuerait l’art ?

            L’Art, « vaste programme », auquel on peut tout-à-fait rattacher l’écriture, l’écriture de soi. L’art comprend lui aussi un code, un langage, non des mots mais des formes, des symboles, des images, des couleurs, des sons ; il est facteur de technique (ars), de savoir-faire et de travail. Partie intégrante de la culture, que ce soit de la peinture, de la sculpture, du dessin, du graphisme, de la musique, des lettres, sont communément convoqués des thèmes comme par exemple le Temps, le Voyage, la Nature, la Femme, la Gloire, sous leurs aspects les plus « beaux ». Inspiré divinement ou travailleur acharné, l’artiste, qui se détache de l’artisan par sa façon d’aller au-delà des règles ou tout simplement de les poser, est un homme fait de culture, un homme vivant de et pour la culture, dont l’emploi cherche à (conception cicéronienne) persuader, enseigner et émouvoir les consommateurs que nous sommes tous, à travers sa vision du monde (en cela on peut dire qu’un auteur est un artiste, nous menant à la vérité par un chemin personnel voulu). La définition même de l’art n’est pas aisée : ce qui traverse le temps, nous fascine et dont on ne peut cependant pas expliquer pourquoi cela nous touche ? La quête du Beau pour le Beau (Gautier, Flaubert, le vers « impeccable » de Baudelaire) soit de faire de l’Art pour faire de l’Art (fin et non moyen) ? L’Art n’est-il rien d’autre que de l’Art (Reinhardt) ? Le lieu où l’on doit se laisser être (L’origine de l’œuvre d’art) ? Ou encore la production du visible comme être lui-même (Bergson) ? On peut néanmoins parler d’un pont entre l’homme et l’histoire, entre la culture et le pouvoir, entre le Divin et la Nature. L’art comme l’écriture est une activité d’expression, usant de signes et de sens et où chacun y fait sa ou ses lectures, y trouve sa vérité ; c’est l’interprétation inépuisable, la non-limite du mot pour l’intelligence (théorie de Proust contre celle de Sainte-Beuve). Problème : « rationaliser une émotion [n’est-ce pas] déjà masquer et faire oublier son origine » (Mazarine Pingeot, La dictature de la transparence) ?

            L’art rejoint l’écriture sur le fait qu’on y décèle le trait humain (Hegel). Après tout, comment peut-il en être autrement ? Dans tout ce qu’entreprend et réalise l’homme, on y découvre mécaniquement de lui-même. « Je sais que je ne sais rien » de Socrate approuvée plus tard par Einstein n’est pas sans rapport : ces hommes de génie ont très vite appréhendé l’idée selon laquelle l’homme a beaucoup à créer pour se connaître. L’homme est un mystère pour l’homme. Scientifiquement, on peut affirmer que le cerveau humain est le plus grand mystère de l’univers. Il y a une vraie expérience du sujet dans les deux : sentiment, discussion, ouverture donc universel. L’écrit ne tuerait certainement pas l’art car le principe est le même : la (re)production de sa propre nature. La manifestation par excellence de la « forme entière de l’humaine condition » (Montaigne). Ce qui fait dire à la fille du Président Mitterrand que justement « quand on parle de soi, on ne parle pas nécessairement d’un caractère, de traits psychologiques, mais bien de l’homme en son essence ». L’écriture de soi est le lieu de jonction entre l’individuel et le collectif, l’art aussi. L’art est création, liberté, fantaisie ; il a été cependant créé comme système de représentation arbitraire, doté en fait d’instruments et non de règles, la « forme symbolique d’un monde où Dieu se serait absenté » (Daniel Arasse), un monde cartésien avec matière infinie, où l’on géométrise espace et temps. L’art peut être vu comme un livre, une œuvre qu’on regarde dans le temps car elle se regarde ainsi ; lorsque vous êtes face à elle, des siècles vous contemplent. Il en ainsi de toutes ces statues, monnaies, gravures, temples, arches, palais et le travail de l’artiste contemporain se rapproche de celui du philosophe au sens où son devoir serait de sortir l’objet du passé, de son temps, pour le faire vivre à partir des questions d’aujourd’hui.

            L’art mêle Nature et bon sens et trouve une explication dans notre propre nature : par exemple Racine et De Vinci avaient le point de commun de se penser en fonction de tempéraments, d’humeurs, d’astrologie et non en fonction de psychologie ; leurs productions respectives dépendant inconditionnellement de la constitution de leur personnalité. La peinture et l’écriture de soi renvoient à la constitution de soi. On apprend beaucoup sur soi en se confrontant à, en admirant des œuvres qui sont un patrimoine commun, un « tout politique » (Roger de Piles). « La pensée de la peinture peut aller au-delà des conditions historiques de la pensée de son temps » (D.A.) confirmerait la pensée arendtienne du ravissement à travers les siècles dans La crise de la culture. Écrire sur l’art, c’est écrire sur ce que l’on aime, c’est partager ses goûts et mettre « soi » en lumière (se découvrir une passion ou un talent pour). « Les artistes nous apprennent à voir. Il ne s’agit pas d’imaginer qu’on va retrouver le regard de l’artiste [c’est rarement le cas], mais on peut s’interroger sur la façon dont une œuvre peut suggérer un regard tout-à-fait inattendu, singulier, personnel, appropriateur, de tel artiste sur tel artiste du passé, sur l’œuvre du passé » résume ainsi Arasse. En clair, interpréter, chercher à apprendre d’une œuvre demande un vrai travail sur soi, un travail du rêve, une écoute de son désir.

 

Création littéraire : naturalisation du verbe ou verbalisation de notre nature ?

« Que la nature donc soit votre étude unique » peut-on lire dans l’Art Poétique de Boileau. On entend couramment que la littérature et plus particulièrement la poésie a pour but de mettre la Nature en verbes. La Nature qui nous entoure n’est à personne mais c’est à tout le monde que revient la mission de créer les outils pour exploiter ses trésors, ses enseignements. La nature de la poésie est de mener vers soi, au fond de soi. A quoi cela rime-t-il ? C’est plus une production de codes du réel qu’une retranscription du réel, ceci explique la multitude de règles, de rythmes, d’effets, de moyens d’écrire et de mesurer, toute une rationalité, tout un travail une fois de plus (« Que mon travail soit celui d’une rectification continuelle de mon expression », Ponge, La rage de l’expression). L’homme a une capacité créative, créatrice, grandiose, insoupçonnée et encore inexplicable : voir le magazine Science et Conscience : la pensée source de la création du 2/04/2013. Travailler sur la Nature c’est travailler sur sa nature : le « soi » est roi. Horace recommandait d’étudier les modèles vivants et les caractères à celui qui veut « peindre savamment la nature » : à l’écrivain ? à l’artiste ? en fait à quiconque veut comprendre son monde, en peindre les mœurs, sonder les particularités, voir et savoir et faire savoir. Il faut penser avant de faire et savoir que la raison conduit et que le savoir éclaire : pour Boileau, raison, nature, beauté et vertu sont inséparables.

Avant d’écrire pour les autres, l’écrivain écrit pour lui et se peint lui-même. Artiste, machine à faire des livres ou non, il donne le meilleur de lui-même « forme tous ses héros semblables à soi-même » (Boileau), exprime la totalité de son « soi », son œuvre c’est lui (« Madame Bovary, c’est moi » déclara Flaubert sentencieusement). Il vit de et pour cela. Sans parler de destinée ou de fatalisme, le champ lexical reliant sa vie à l’action d’écrire ce que l’on fait est assez large : écrire sa vie, « deviens ce que tu es », « on ne naît pas femme, on le devient », forger sa légende, dicter ses actes, entrer dans le dictionnaire ou encore avoir son nom écrit dans les manuels d’histoire.

L’écriture doit provoquer chez le lecteur une sorte de choc, le jeter dans le rêve, le tirer hors de lui-même ou le contraindre à l’inverse à descendre en lui profondément jusqu’à le confronter avec l’être et le destin. Passionné par les mots, Georges Pompidou a toujours défendu ce point de vue. Comment en effet vivre sans (tenter de) se comprendre soi-même alors que cette réflexion est si utile, plaisante, enrichissante, déterminante ?

 

 

 

Des chants, des prières, des hymnes, des poèmes, des livres, des affiches politiques ou publicitaires, l’écriture est un acteur de la civilisation car elle est culture et dès lors l’écriture de soi s’impose. L’homme est un animal poétique avant d’être politique. Le « soi » ne peut être qu’expliqué, porté à son écriture, car on n’a de cesse de tout rapporter à ce que « je » en pense ; dire son avis et partager une idée sont déjà une expression de soi. L’invitation à l’émotion esthétique et à la méditation sur l’existence sont un triomphe de l’intelligence humaine. La vie se gagne, se raconte et se gagne à être racontée, c’est une histoire qui s’écrit.